Macron : « en même temps la droite et l’extrême droite »

Giulio D’Anna

Il fut un temps dans l’histoire de France où la laïcité était synonyme d’émancipation et d’autonomie, aujourd’hui elle est devenue un instrument de répression et de ségrégation. Les partisans d’une « laïcité offensive » qui se recrutent depuis une certaine gauche jusqu’à l’extrême droite battent le haut du pavé et ont entraîné derrière eux un Président de la République qui, dans ce domaine, avait pourtant entamé son mandat sous le signe de l’ouverture et du respect des différentes sensibilités qui composent la communauté nationale.

Aujourd’hui tout cela est bien loin et Macron est entré de plain-pied dans un combat qui prend prétexte de la laïcité pour stigmatiser l’Islam. Cela en dit long sur l’hégémonie qu’exerce aujourd’hui en France la pensée de droite et d’extrême droite. Et dans un étrange calcul politique, c’est notamment pour séduire cette dernière qu’il a fait adopter sa loi sur le séparatisme qui prétend conforter les principes républicains, mais qui est clairement un instrument de répression à l’égard d’une communauté. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Darmanin est sur tous les fronts pour défendre cette ligne politique et on ne peut pas imaginer que ce soit sans l’accord explicite de l’Élysée. En quelques jours et deux débats, Darmanin a voulu faire la preuve qu’il était plus radical que le Rassemblement National. Dans un premier temps, il a reproché à Marine Le Pen sa mollesse à l’égard non pas de l’islamisme, mais de l’Islam, permettant à celle-ci d’affirmer son libéralisme à l’égard de toutes les religions[1]. Ensuite, il a enregistré les félicitations du principal bateleur de la pensée d’extrême droite. « Vous présentez une loi qui est tout à fait positive », lui a dit Eric Zemmour à propos du texte sur le séparatisme. Sur le lien entre islam et islamisme, ensuite, qui serait indéniable selon eux, le dialogue entre Zemmour et Darmanin est proprement sidérant[2] :

Darmanin : « Elle [Marine Le Pen] dit qu’il n’y a pas de lien entre islam et islamisme. C’est vraiment s’apercevoir que nous sommes dans un débat, si ce n’est surréaliste, au moins dadaïste, s’étonne le ministre.

Zemmour : – Elle s’aligne sur la doxa dominante. Ça fait des années que je dis qu’islam et islamisme sont au départ des mots synonymes. J’ai été en procès pour cela, répond Eric Zemmour.

– Je pense que Mme Le Pen elle a une stratégie, euh…

– Oui, de dédiabolisation, j’ai compris.

– Ouais, je vais pas en rajouter », conclut M. Darmanin.

Le même Darmanin avait entre-temps apporté son appui à Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur qui s’est lancée dans une croisade contre « l’islamogauchisme » qui « gangrène » l’université. Une initiative qui a entraîné une réaction très vive, y compris parmi les enseignants les plus modérés et traditionnels. Quant à Macron il ne s’est pas désolidarisé de sa ministre.

Pour compléter le tableau de la chasse à l’électorat de l’extrême droite, l’omniprésent Darmanin s’est encore distingué dans une polémique lancée contre le maire écologiste de Lyon qui a instauré un repas unique sans viande pour les élèves — dans le but de faciliter la gestion sanitaire des cantines et de n’exclure aucun jeune des repas. « “Idéologie scandaleuse, Insulte inacceptable aux agriculteurs et aux bouchers français” s’est exclamé celui qui incarne désormais le “national-macronisme”.

Outre le caractère politiquement nauséabond de cette séquence macronienne, on ne comprend pas vraiment le sens de l’opération. Le Président et son entourage sont convaincus que le 2e tour de 2022 l’opposera à nouveau à la représentante du Rassemblement National. À force de vouloir séduire l’électorat de cette dernière, il risque de perdre le soutien même résigné des électeurs du centre et de la gauche modérée qui lui seront pourtant indispensables pour triompher. Et en même temps, il offre à sa rivale un brevet de respectabilité qui lui sera bien utile.

En 2017, le “en même temps” du macronisme disait vouloir dépasser le clivage gauche droite. En 2021, il signifie “en même temps” la droite et l’extrême droite ». Combat idéologiquement et moralement douteux, tactique hautement périlleuse.

 

 

[1] Débat sur France 2 du 11/02/2021

[2] Débat sur Paris Prelière le 24/02/2021. Voir Le Monde du 25/02/2021.

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4 réponses à Macron : « en même temps la droite et l’extrême droite »

  1. Ouardia DERRICHE dit :

    A force de vouloir ratisser large, on finit toujours par offrir une prime au rival qu’on veut prétendument écarter. La gauche française a longtemps joué à ce jeu-là avec la droite et elle a non seulement installé durablement celle-ci dans le paysage politique mais elle a surtout fini par l’intégrer dans son propre logiciel de pensée.
    Rappel banal mais hélas toujours vérifié: les électeurs et électrices préfèreront toujours l’original à la copie.

    1. JF HEINEN dit :

      Je rejoins assez bien vos commentaires.
      Je crois de plus qu’ils sont assez pertinents pour d’autres pays ou les nouveaux « monarques », les nouveaux « empereurs », même s’ils ne sont pas – loin s’en faut – jupitériens flirtent dangereusement aux extrêmes.

  2. Hélène Deck-Andjaparidzé dit :

    je rejoins aussi vos commentaires, mais apparait immédiatement la question : quid de la gauche ? pauvre France où on aura le choix entre Macron et Le Pen à nouveau. Pourquoi la gauche ne parvient-elle pas à s’unir et trouver un candidat « valable » et rassembleur ? ah ! les égos !

  3. ernst dit :

    Je pense que la radicalisation est dans l’autre camp. Les communautés trop religieuses se replient sur elles-mêmes. La position de la femme musulmane a reculé pendant le covid sous la pression de la propagande des religieux. J’ai toujours aimé toutes ces belles personnes issues de l’immigration et ai beaucoup travaillé pour et avec eux mais l’idéologie est trop forte. On perd la bataille tous les jours. Boualem Sansal écrivait: « en tout musulman, il y a une bombe potentielle ». Ce qui signifie que si les religieux prêchent la non intégration, elle sera bel et bien effective. Et j’ai beau chercher dans l’Histoire, tous les essais de mixité religieuse se sont terminés par des massacres.

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