Un Draghi pour tous, Tous pour Draghi

Le bon et le mauvais gouvernement Ambrogio Lorenzetti ( détails)

Finalement en un tour de piste, Mario Draghi s’est montré plus « politique » que les politiques. La performance n’est pas anodine. En un peu plus d’une semaine, le formateur a obtenu l’allégeance de tous les partis, à la demi-exception de l’extrême droite des Fratelli d’Italia qui ne votera pas la confiance, mais mènera une opposition (désormais la seule, d’ailleurs) « constructive ». Pour le reste, tout le monde au garde-à-vous ! Et le plus fort est que Draghi a obtenu une adhésion sans fournir de programme et en se réservant le droit de choisir lui-même les ministres. A chacun, il s’est contenté d’indiquer une piste qui pouvait sembler répondre à ses préoccupations. Une seule exception : pour forcer la main réticente des Cinque Stelle, il a offert un ministère de la transition qui sera dirigé par le physicien Roberto Cingolani.

Les partis encore sous le choc de leur dévaluation décrétée par le président de la République ont donc tous choisi de suivre le précepte du Baron de Coubertin « l’important, c’est de participer ». Matteo Salvini a parfaitement résumé cet état d’esprit quand il a dit : « Une chose était le gouvernement Conte (qu’il combattait), une autre est d’être protagoniste de la gestion des fonds de relance européens ». Et en effet, amis et adversaires de la Lega ont suivi le même raisonnement en pratiquant une sorte d’« entrisme gouvernemental » qui autorise au moins un regard sur l’utilisation des fonds européens (209 milliards pour l’Italie).

Cela a permis à Mario Draghi de constituer un gouvernement certes à sa main, mais sans doute moins inédit que prévu. En tout 23 ministres : 15 politiques et 8 techniciens (mais aussi 15 hommes et seulement 8 femmes). Comme il était exclu de faire cohabiter personnellement le chef de La lega et le secrétaire national du PD sur les mêmes bancs gouvernementaux, Mario Draghi a choisi des représentants de deuxième rang. Mais surtout il a composé l’équipe des politiques avec une balance d’apothicaire héritée des vieilles traditions démocrates-chrétiennes qui permet non seulement d’équilibrer au millimètre près les forces en présence, mais aussi de pondérer le poids des courants et des tendances au sein de chaque famille. Cela donne 4 ministres au 5S, 3 au PD, à la Lega et à Forza Italia, et 1 à Liberi et Uguali (scission à la gauche du PD) et à Italia Viva, le parti personnel de Renzi. Du bel ouvrage… À noter aussi un élément de continuité : quatre ministres du gouvernement Conte 2 conservent leur portefeuille dont Luigi Di Maio aux Affaires étrangères — c’était symboliquement important pour les 5 S — et Roberto Speranza (Liberi et Uguali) dont le travail au ministère de la Santé a été très largement reconnu. Du côté des « techniques », en dehors de la Transition écologique, il faut noter que le ministère de l’Innovation technologique et de la transition digitale est attribué à Vittorio Colao, ancien patron de Vodaphone. Ministre « technique » mais connoté… La nomination la plus significative reste certainement celle de Daniele Franco à l’Économie. Proche de Draghi, Franco a fait toute sa carrière à l’administration du Trésor à la Banque d’Italie dont il a été le dernier directeur général. Entre 2013 et 2019, il a été le Contrôleur des Finances dont l’action a été de freiner les dépenses — notamment sociales — des différents gouvernements.

Voilà qui pose naturellement la question du programme de ce gouvernement Draghi. En dehors de l’évidence qu’il s’agit à la fois de gérer l’urgence sanitaire et de mettre au point le programme de relance européen, on n’en connaîtra rien avant la déclaration du Premier ministre devant les chambres.

Il faut donc se reporter sur l’action précédente et les déclarations anciennes de l’intéressé pour tenter de cerner les orientations potentielles de sa politique économique et sociale. De ce point de vue, il y a sans doute deux Mario Draghi. D’abord celui qui de 1991 à 2001 a été, comme Directeur général du Trésor, l’artisan d’une vague de privatisations sans précédent (Autoroutes, ENI, ENEL, Telecom Italia), sous, il faut le préciser, des gouvernements de centre droit comme de centre-gauche. Le même homme a été de 2002 à 2005, vice-président et directeur général de Goldman Sachs International, à l’époque des pires débordements du capitalisme financier. Et puis, il y a le Draghi directeur général de la Banque Centrale Européenne (2011-2019). On se souvient de son sauvetage de l’euro, en 2012, quand il s’oppose aux spéculateurs et déclare que la monnaie sera protégée « quoiqu’il en coûte » et surtout qu’il établit un programme illimité de rachat de la dette des pays de la zone euro les plus exposés (les pays du Sud) et instaure des prêts à taux zéro (qui profiteront évidemment aussi aux banques). Il y avait là une action contre la politique monétariste et austéritaire qui lui valut l’opposition permanente de l’Allemagne. Depuis le début de la crise sanitaire, Mario Draghi a fait souffler le chaud et le froid. Début 2020, anticipant ce qui va devenir une évidence, il déclare « Pour répondre à une tragédie humaine de proportions potentiellement bibliques, il est déjà clair que la réponse que nous devons donner à la crise comportera une augmentation significative du déficit public. » En mars il ajoute « nous devons en premier lieu protéger les travailleurs de la perte d’emploi. »[1] Un peu plus tard, il établit la distinction entre « le bon déficit » qui est utilisé à des fins productives et le « mauvais déficit » qui sert à des dépenses improductives[2]. Encore faut-il s’entendre sur la notion de « fin productive ».

Draghi se veut pragmatique et cite souvent la phrase de John. M. Keynes « Quand les faits changent, je change mes idées. » Les quelques précisions récentes apportées par Draghi ne vont pas sans susciter des inquiétudes. À propos de la prolongation du blocage des licenciements réclamée par les syndicats, Draghi a dit qu’il voulait éviter des « dommages aux familles et aux travailleurs », mais il ne veut pas entendre parler de « pluies de subsides »(…) et « les incitants doivent créer de nouveaux emplois et non pas sauver les anciens (…). De même il estime que “ si le soutien public aux entreprises ne peut qu’être maintenu et renforcé durant une période de stagnation, cela ne concerne pas celles qui sont, de toute manière, destinées à la faillite”[3]. On verra le chemin que décidera Draghi qui affirme vouloir protéger la “cohésion sociale” et donner la priorité absolue à la santé, la recherche, l’éducation. Les décisions fondamentales sur les réformes et les restructurations de l’économie qui seront prises dans le cadre du plan de relance européen seront tout sauf neutres. Et dans un gouvernement composé de forces centrifuges et contradictoires, le Premier ministre sera le seul maître à bord. Les quelques défections parlementaires, notamment du côté des Cinque Stelle, ne devraient pas l’empêcher de dicter sa loi…tant que  survivra sa majorité hétéroclite.

[1] Financial Times du 25 mars 2020

[2]Intervention au Rassemblement de Communione e Liberazione, 18 août 2020

[3] Impresa, lavoro, sanità. Il programma di Draghi per la « coesione sociale », Claudio Tito, La Repubblica, 07/02/2021.

 

Ce contenu a été publié dans Blog. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *