Draghi, le PD et la dislocation du politique

L’appel du président Mattarella à l’ancien directeur de la Banque Centrale Européenne était, entre autres, la conséquence directe de la crise des partis politiques et de l’effacement d’une classe dirigeante incapable de faire face aux exigences du moment. La constitution elle-même du gouvernement Draghi a encore accéléré la désagrégation du cadre politique. Les deux partis qui formaient la majorité « giallorosso » dans le gouvernement Conte 2 traversent aujourd’hui une crise profonde qui met en cause leur identité et leur projet, sinon leur existence même. Les Cinque Stelle parce que la décision de participer au gouvernement Draghi a provoqué un véritable schisme au sein du mouvement et constituait une étape décisive d’un cycle historique. « Nous ne sommes plus des martiens » a écrit Beppe Grillo entérinant ainsi l’homologation définitive de l’ex-parti anti système.[1] Pour le Parti Démocrate, la crise identitaire n’est pas moins grave. Pour ce parti qui constitue depuis toujours l’axe institutionnel des majorités de centre gauche ou parfois des « large intese », cette union nationale à l’italienne qui rassemble centre gauche et droite, c’est la répartition des postes ministériels dans l’équipe Draghi qui fait imploser le parti, avec la démission surprise de son secrétaire général, Nicola Zingaretti. Excédé et lassé par les incessants combats de « courants » qui sabotaient sa tentative d’au moins rendre un semblant de cohérence politique à son parti, Zingaretti a claqué la porte avec des mots très durs, déclarant notamment « qu’il avait honte de son parti qui au lieu de s’occuper des problèmes urgents du pays, ne s’intéresse qu’à l’acquisition de portefeuilles et de charges ministériels ».

Il est vrai que depuis sa constitution en 2007, le PD est d’abord une « écurie » de tendances qui cherchent d’abord à consolider leur propre pouvoir au sein du parti, et à travers lui, au sein de l’état. L’association au sein du PD des héritiers (bien lointains) du PCI et de ses avatars successifs et des anciens démocrates-chrétiens a été tout bénéfice pour ces derniers, particulièrement habiles dans la construction des combinaisons politiques à géométrie variable. Les secrétaires généraux du PD se sont succédés au rythme de 8 en 13 ans. Walter Veltroni voulait en faire un parti démocrate à l’américaine avec l’instauration des primaires qui ont encore accentué la personnalisation du débat politique, Matteo Renzi a voulu construire un parti à sa dévotion (avant de le quitter pour créer Italia Viva) sur un modèle macronien. Et tous ont placé le PD dans le sillage du social-libéralisme. L’un ou l’autre de ses dirigeants, comme Zingaretti, tentant bien de retrouver une identité plus proche d’un modèle social-démocrate modernisé. Mais sans succès. Il faut remonter à 2008 et le deuxième gouvernement Prodi pour trouver un PD qui soit en mesure d’imposer son programme. Depuis lors et jusqu’à cette année, il a fait partie de très nombreuses majorités dans différentes formules (gouvernement Monti, Letta, Renzi, Gentiloni, Conte 2), mais le centre gauche est toujours resté une force politiquement subalterne même quand il était numériquement important. Le PD n’est plus qu’une machine électorale au service de ses différents courants et qui cesse pratiquement d’exister quand il n’est pas au gouvernement.

Déjà au moment de la transformation des DS (Démocrates de Gauche) en PD, Fabio Mussi ancien du PCI et des DS, s’écriait « Camarades, où allez-vous ? » et dénonçait la formation avec le PD d’un « récipient composé d’un réseau de courants hyper personnalisés ». Aujourd’hui Mussi précise[2] : « Ce qui est arrivé depuis des années au PD ne dépend pas de la méchanceté des individus, mais d’un système qui détermine des comportements. Au sein du PCI, il y avait des courants clandestins sur des plateformes publiques, Ingrao et Amendola[3], au sein du PD, au contraire, il y a des courants publics sur des plateformes clandestines. Il n’y a pas de projets différents ni d’idées de société qui se confrontent, le parti est un trust de comités électoraux soutenus par le mâle alpha qui les conduisent. C’est pour cela que les secrétaires durent aussi longtemps qu’un chat lâché sur le périphérique ». Par ses propos imagés, Fabio Mussi résume parfaitement l’état de déliquescence du centre gauche. Et comme pour enfoncer le clou de la dislocation du politique, Mario Draghi a confié une mission d’analyse du plan de relance européen… à Mac Kinsey.

 

[1] Je reviendrai dans un  prochain Blog-Notes sur la crise des Cinque Stelle. On peut lire aussi : https://leblognotesdehugueslepaige.be/italie-l-auto-blu-des-cinque-stelle/

[2] « Il Manifesto », 07/03/21

[3] À l’époque du PCI, on ne connaissait évidemment pas de tendances organisées — centralisme démocratique oblige — mais le parti avait des « âmes » de droite (Giorgio Amendola) et de gauche (Pietro Ingrao) et la force comme la qualité des débats étaient incomparables.

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2 réponses à Draghi, le PD et la dislocation du politique

  1. Michel Mareschal dit :

    C’est très interessant et on en apprend beaucoup sur l’Italie avec tes analyses. Pourtant, il y a beaucoup de choses communes avec d’autres pays d’Europe. Ce serait aussi interessant que tu élargisses tes analyses aux autres pays européens, l’Espagne par exemple qui a beaucoup en commun avec l’Italie.

  2. Angelini dit :

    Quelle analyse impeccable ! Triste cette démission…
    Merci Hugues 😉

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