De Berlusconi à Monti : la fin de l’autonomie du politique

Rigoureux, sobre, compétent, intègre, sérieux (mais avec un certain sens de l’humour) : c’est une déferlante d’éloges pour évoquer la personnalité de Mario Monti, le nouveau président du conseil. Unanimité (ou presque) dans les commentaires de presse et chez les responsables politiques en dehors du noyau dur des berlusconiens et de la Ligue du Nord.
Le climat d’union nationale qui a donné au gouvernement des « professori » une majorité impressionnante ne souffre pas d’exception. J’ai même reçu de quelques amis et correspondants italiens des remarques critiques à propos de ma dernière chronique consacrée – notamment – aux liens de Monti avec Goldman Sachs. Non pas que ces liens soient contestés mais plutôt considérés, dans les circonstances présentes, comme un mal mineur balayé par le sentiment de libération qu’a suscité le départ de Berlusconi. Réaction compréhensible si l’on veut bien imaginer ce qu’ont représenté 17 années de berlusconisme pour ceux qui l’ont vécu au quotidien. L’essentiel était d’abord de se débarrasser de Berlusconi, de respirer à nouveau un air de « normalité » démocratique, de ne plus vivre sous le règne de l’individualisme le plus sordide, du dénigrement et de l’affaiblissement constant de l’État sans parler du sexisme et de la vulgarité permanente.


La libération…

Certes, on aurait préféré que la page du berlusconisme soit tournée par une victoire électorale sans équivoque et un mouvement populaire dont les prémices se devinaient lors des derniers scrutin municipaux et référendaires. Mais ce fut Mario Monti !

Alors mes correspondants italiens me rappelaient, en quelque sorte, la devise préférée du camarade Deng Xiaoping : « Peu importe que le chat soit gris ou noir, pourvu qu’il attrape les souris » ! Et de confirmer le sentiment dominant en Italie : il n’y avait pas d’alternative à Monti. Dans ce sens, le président Napolitano a joué avec subtilité pour imposer cette solution en respectant pleinement la Constitution italienne. Des élections étaient impossibles dans le contexte présent et les partis du centre et de la gauche institutionnelle étaient satisfaits de ne pas devoir assumer les nouvelles mesures d’austérité que prépare le gouvernement.

On peut donc aisément comprendre le soulagement qu’a provoqué ce changement et cette sorte d’émerveillement qu’a éveillé l’apparition d’un homme aux antipodes de son prédécesseur. Et, bien entendu, les cris de la droite populiste et berlusconienne dénonçant un complot ou coup d’État rampant sont nuls et non avenus. Cela ne doit évidemment pas empêcher de rappeler que ce sont bien les marchés et les institutions européennes qui ont tracé la voie de Mario Monti, ni de poser les questions que suscite l’accession au pouvoir de technocrates prétendument neutres. Comme Monti, les nouveaux ministres (aux compétences reconnues, eux aussi) appartiennent tous à ce qu’on appelle en Italie « l’aire libérale-catholique », une aire très libérale et très catholique…


« Peu importe que le chat soit gris ou noir… »

Le quotidien de gauche Il Manifesto était, ces derniers jours, l’un des seuls à poser cette question centrale : « Il faut chercher à comprendre comment le gouvernement « technique » entend nous faire sortir de la crise, avec quelles mesures ? Frappera-il – et comment – les plus grosses richesses et combien de sacrifices seront imposés à la majorité des travailleurs, pensionné, précaires, etc. ».
Pour l’instant on sait que Mario Monti veut rétablir l’impôt foncier sur la maison d’habitation que Berlusconi avait supprimé dans un de ses élans populistes. Mais on évoque aussi une nouvelle hausse de la TVA et bien des réformes (comme celle des pensions) qui iront sans doute dans le sens de l’austérité la plus classique. Austérité inégalitaire qui ne laissera aucun moyen à la relance ? La réponse viendra vite.
Enfin, tout gouvernement de ce type confirme, s’il le fallait, le primat de l’économique sur le politique, comme le soulignait aussi Il Manifesto. Le berlusconisme et le conflit d’intérêt avaient déjà imposé ce primat au profit exclusif de l’homme d’affaire-président du conseil. Plus largement, par leur impuissance, leur incapacité ou leur refus de combattre les marchés, les responsables politiques, en Italie et ailleurs, ont renoncé sinon à leur pouvoir, en tous cas à l’autonomie du politique vis-à-vis de l’économie (capitaliste). Le choix, même obligé, d’un gouvernement technocratique ne fait que confirmer cette évolution qui, elle, peut à terme mettre en cause la démocratie et la souveraineté populaire.

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