Réflexions post-électorales : 3. Belgique/ les promesses et les interrogations de la victoire du PTB

Pour terminer ce (très petit tour) d’Europe postélectoral[1], voici donc quelques réflexions sur la Belgique qui présente cette double caractéristique contradictoire de confirmer les grandes tendances européennes (avancées de la droite[2], recul spectaculaire des écologistes et moins prononcé des socialistes) et conforter l’exception nationale avec la progression globale de la gauche radicale. Les gouvernements régionaux seront donc largement dominés par la droite libérale côté francophone[3] et nationaliste côté flamand. Les uns et les autres s’alliant au niveau de l’exécutif fédéral. Il faut aussi noter la percée inattendue des Engagés (nouvelle appellation des héritiers de la démocratie-chrétienne) dont le nouveau vernis centriste ne lui fait pas oublier sa vocation historique de toujours s’associer au vainqueur du moment qu’il soit de droite ou de centre-gauche. Cette fois, pour inaugurer leur nouvelle appellation, les Engagés se sont précipités dans les bras de la droite libérale. Il est vrai que durant la campagne, leur président s’était livré à de la surenchère anti-chômeurs. [4] En tout état de cause, c’est bien l’austérité et un bain de sang social qui sont promis. Ce tableau demande évidemment des précisions.[5] Et on se concentrera ici sur les résultats de la gauche radicale et des questions qu’ils posent pour l’avenir.

Pour rappel, le PTB augmente globalement son score électoral (de 556 000 à 763 340 voix). En Flandre il passe de 4 à 9 sièges (+3,7 % avec un total de 8,3 %). À Bruxelles il enregistre une progression spectaculaire de 7,7 % (total 20,9) avec un gain de 5 sièges (16 au total). Par contre, en Wallonie il perd 1,6 % (total 12,1). Aux Européennes il gagne un siège dans le collège néerlandophone (2 au total) et à la Chambre le PTB-PVDA totalise 15 sièges avec un gain de 3 sièges obtenus grâce aux bons scores en Flandre. Au niveau du bilan global, il apparaît clairement que le PTB a réalisé ses meilleurs scores dans les communes urbaines, multiculturelles et dans l’électorat jeune[6]. Il recule par contre dans les zones rurales. Sur le plan des thèmes de campagne, il peut revendiquer le fait d’avoir imposé celui de la « taxe des millionnaires » qui a obligé tous les partis à se positionner par rapport à cette proposition.

Le seul parti qui progresse à gauche est bien le PTB. S’il confirme son implantation durable à haut niveau dans lepanorama politique, il faut cependant analyser ses résultats contrastés entre les régions. Et pour le PTB les leçons à en tirer ne seront pas les mêmes. Pour la Flandre et Bruxelles, les constats sont assez limpides. Du côté flamand le PVDA confirme que son intense travail de terrain lui a permis de gagner un nombre non négligeable de votes populaires qui se portaient ou auraient pu se porter sur un Vlaams Belang qui ne néglige pas les revendications sociales. Avoir réussi à devenir le deuxième parti à Anvers (22,5 %), la ville de Bart De Wever (25 %) illustre ce bond en avant et permet d’envisager une majorité progressiste lors des Communales d’octobre prochain, ce qui constituerait un véritable séisme politique local et un camouflet pour le président de la NVA.

À Bruxelles, la progression est encore plus nette. Désormais le PTB est le premier parti dans trois bastions socialistes : Saint-Gilles, Anderlecht et Molenbeek. Puisqu’à ce niveau, la gauche radicale s’est clairement prononcée pour une participation au pouvoir local, des majorités de gauche sont possibles. Cela dépendra clairement de l’attitude du PS et des Ecolos. Si bien sûr le prochain scrutin communal confirme le régional. Reste une inconnue dans le très bon score du PTB en région bruxelloise. Il paraît évident que la position sans équivoque du parti dans la solidarité avec la Palestine lui a acquis l’adhésion une frange importante d’électeurs d’origine maghrébine particulièrement et naturellement très sensibles au drame vécu par les Palestiniens. La question demeure de savoir s’il s’agit, pour une part au moins, d’un électorat volatil. Mais, ici aussi, le succès dans les urnes est d’abord le fruit d’une véritable implantation territoriale.

Quant aux résultats en Wallonie, ils illustrent au mieux les difficultés de la gauche face à l’offensive idéologique d’une droite libérale qui désormais n’hésite pas à émailler son discours d’accents et de thèmes chers à l’extrême-droite. Le Mouvement Réformateur, par la voix de son président, a adopté une stratégie politiquement incorrecte qui s’est avérée efficace. Pour conquérir cette part d’électorat populaire qui vote traditionnellement à gauche, il s’est évertué à enfoncer un coin dans la solidarité qui anime historiquement la classe travailleuse. Et il faut admettre qu’il y a réussi. En opposant systématiquement les allocataires sociaux (les chômeurs en première ligne) aux travailleurs les moins bien traités par le capitalisme régnant, il a tout fait pour convaincre les seconds que les premiers étaient les responsables de leur malheur. Cette mise en concurrence de la misère est une stratégie typique de la droite et de l’extrême droite. Ce fut un travail de sape idéologique virulent qui a porté ses fruits sur la couche la moins politisée de la classe ouvrière. Pour y répondre, la gauche doit elle aussi se placer sur le terrain du combat idéologique pour convaincre les électeurs qui ont voté contre leurs propres intérêts. Combat lent et difficile dont l’enjeu est typiquement celui de l’hégémonie culturelle. Sans doute seul le PTB qui depuis sa rénovation entamée en 2008 accorde de l’ importance à ce concept gramscien est-il en mesure de mener ce combat. Car si l’implantation territoriale du PS en Wallonie demeure réelle, elle est essentiellement basée sur différentes formes de clientélisme. Par ailleurs, ce champ échappe clairement à l’horizon politique d’Ecolo.

D’autre part, sans doute que dans une campagne où les conflits au sein de la gauche au sujet de la participation au pouvoir ont occupé une place importante, celle-ci a épuisé des énergies qui auraient utilement permis de contrer l’offensive libérale. Le PS a consacré une grande partie de sa campagne à attaquer le PTB [7](ces « couillons », comme disait le président socialiste) et celui-ci y a (trop) longuement répondu, les deux partis négligeant finalement de porter l’essentiel de leurs coups à droite. C’est, en tous cas, ce que l’on semble penser aujourd’hui du côté de la gauche radicale. C’est aussi ce qui a sans doute permis aux Engagés d’apparaitre comme une nouvelle donne politiquement crédible aux yeux d’une partie de l’électorat de centre- gauche, toutes tendances confondues. Cela dit, il serait dangereux d’en tirer la conclusion que la participation au pouvoir — naturellement sous conditions — n’est pas une question qui préoccupe fortement une grande partie de l’électorat de gauche. Particulièrement en ces temps où un vent mauvais souffle sur l’Europe, la difficile question des alliances prendra une place importante. Sans reniement et sans sectarisme, il faudra y donner une réponse convaincante.

Ceci n’est encore que l’esquisse d’une réflexion qui doit être creusée, mais elle est indispensable pour consolider cette place inédite de la gauche radicale en Europe. Dans l’immédiat, les énergies se tournent vers le scrutin communal du 13 octobre qui devrait permettre la construction de majorités progressistes. Cette fois, en tous cas, la volonté du PTB de « prendre ses responsabilités » ne pourra être mise en cause et il appartiendra au PS et à Ecolo de ne pas faillir aux siennes. À plus long terme, le fait que les trois formations se retrouveront dans l’opposition au niveau national et régional (sauf peut-être à Bruxelles) modifie la donne du dialogue entre elles. En sachant que les discours des partis de pouvoir peuvent rapidement, provisoirement et superficiellement s’adapter à la fonction contestatrice, il faudra trouver les moyens de permettre des confrontations prudentes et sans apriori entre les partis de gauche et de centre-gauche. Il reviendra aussi à l’ensemble de la gauche de remettre au premier plan la question climatique et celle de l’élaboration d’une écologie réellement populaire, des thèmes qui ont été totalement absents de la campagne.

La déferlante de droite et d’extrême droite qui se propage en Europe n’est pas près de s’éteindre. Elle exige une réponse qui permette non seulement la résistance, mais l’offensive. Cela prendra du temps. Ce sera difficile. L’issue est incertaine, mais la gauche radicale, qui seule peut garantir que l’on ne s’abandonne pas aux compromissions, devra aussi prendre le risque de la confrontation démocratique.

 

[1] Je n’ai évoqué dans cette série que les pays dont je suis d’une manière quotidienne et assidue la vie politique.

[2] Et de l’extrême droite en Flandre même si celle-ci est moins forte que prévu

[3] Avec une situation plus complexe à Bruxelles où les socialistes qui ont choisi l’opposition partout ailleurs pourraient finalement participer au pouvoir faute d’une autre majorité possible.

[4] Pour rappel Maxime Prévôt, le président des Engagés avait dénoncé » les chômeurs en CDI » et affirmé que ceux-ci après deux ans d’inactivité pouvait bien « nettoyer les déchets de la société »

[5] Mais il permettra aux lectrices et lecteurs non belges d’avoir un aperçu d’une situation politique toujours complexe qui échappe souvent à la sagacité des observateurs étrangers. Il faut donc aussi rappeler que le 9 juin les Belges participaient à trois scrutins (Europe, législatives fédérales et régionales). Précision encore : PTB ( Parti du Travail de Belgique) gauche radicale.

[6] Voir l’Echo du 12 juin 2024 « Le PS et le PTB séduisent les villes, le MR les plus riches » ;

[7] L’analyse des interventions sur les réseaux sociaux en témoigne particulièrement.

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