
Jens-Fänge, Grande Tête-Mogensen, 2020
Ce qui devait être une alliance stratégique centrale s’est transformé en échanges au picrate sur les réseaux sociaux. La romance diplomatique que Giorgia Meloni avait patiemment construite avec Donald Trump s’est effondrée comme un château de cartes. Finies les relations privilégiées entre Rome et Washington. Exit le rôle de médiateur que la Première Ministre pensait pouvoir jouer entre les États-Unis et l’Union Européenne. Et malgré les complicités idéologiques incontestables entre l’extrême droite italienne et le trumpisme, la rupture est consommée. Elle s’est produite suite aux attaques du Président américain qui ont suivi le G7 d’Evian. Trump a affirmé que Meloni l’avait « supplié de prendre une photo avec lui ». L’intéressée se disant « consternée » ajoute qu’elle ne comprend « pas pourquoi le président des États-Unis se comporte ainsi envers ses propres alliés — et ce n’est d’ailleurs pas la première fois ». Les échanges se sont poursuivis sur le même mode de cette « diplomatie des réseaux ». La rupture était déjà à l’œuvre depuis que le gouvernement italien avait refusé l’utilisation des bases siciliennes aux bombardiers américains en route pour l’Iran. Et, par ailleurs, Giorgia Meloni s’était insurgée contre les virulentes attaques de la Maison-Blanche à l’encontre du Pape Léon et de son discours pacifiste. Le fiasco iranien ajoute certainement à l’agressivité américaine. Mais pour Giorgia Meloni l’opération peut être profitable. Elle en sort en championne de la souveraineté et de l’indépendance Italienne et se dépêtre à bon compte d’une alliance néfaste pour sa popularité. La personnalité et la politique de Donald Trump sont très largement rejetées par l’opinion italienne y compris dans une partie importante des électeurs de Meloni. Le pacifisme est profondément ancré dans la tradition nationale.[1] Et l’on voit combien la mobilisation en faveur de la cause palestinienne touche une grande part de la société civile. Certes, les États-Unis restent un allié historique de l’Italie et l’économie de la péninsule ne peut à aucun prix se fermer le marché américain. En tous cas, cette prise de distance même provisoire peut servir les desseins de la Cheffe de gouvernement. Sur le plan européen, Meloni s’affirme comme l’interlocutrice privilégiée de l’alliance entre la droite et l’extrême droite. Le vote récent de cette majorité (pour l’instant encore de rechange) en faveur du Pacte migratoire qu’elle a porté depuis le début en est l’illustration. Elle est aussi à l’origine de la disposition la plus contestée de cette politique, l’instauration de l’externalisation de la gestion des flux migratoires. La défaite récente de Victor Orban l’a sans doute privé d’un allié privilégié, mais en même temps, Meloni, considérée comme plus fréquentable prend la première place de cette extrême droite européenne qui rêve d’une alliance structurelle avec la droite. Une stratégie qui lui a permis de conquérir le pouvoir en Italie et dont elle a fait son objectif réaffirmé au plan européen.
Sur le plan national, sa défaite lors du référendum sur la réforme de la justice en mars dernier n’a pas eu l’effet spectaculaire que prédisaient la plupart des observateurs. Certes Meloni a encaissé le coup et a dû procéder à des remaniements ministériels, se débarrassant de quelques collaborateurs impliqués dans des scandales juridico-financiers. Mais depuis lors, la situation politique italienne semble suspendue. L’alliance de fait qui s’était construite lors du référendum entre les mouvements contestataires, en particulier les jeunes, et le centre-gauche n’a pas été prolongée lors des élections régionales et communales partielles qui ont suivi. Les jeunes électeurs qui avaient largement permis de faire triompher l’autonomie de la magistrature et la défense de la Constitution se sont peu mobilisés pour ces scrutins qui devaient être autant de tests avant les prochaines législatives de 2027. Les lignes n’ont guère bougé, majorité et opposition conservant leurs bastions traditionnels. Les sondages ne sont guère plus instructifs, les gains ou les pertes des uns et des autres se mesurant en dixièmes de points et la popularité de Giorgia Meloni résiste. Pour vaincre en 2027, le centre gauche (le PD et les Cinque Stelle) doit renouer avec l’esprit et la mobilisation qui a été celle du référendum. Cela implique l’émergence d’un programme radical susceptible de convaincre toutes celles et ceux qui se sont rendus aux urnes pour le référendum. On est loin du compte. Le Programme du centre-gauche est encore dans les limbes. Et la volonté d’une partie de ses dirigeants de privilégier une alliance avec les petits partis centristes (ou de centre droit) ne va pas dans ce sens.[2]
Le seul élément neuf concerne les équilibres de force au sein de l’extrême droite. Si les Fratelli d’Italia demeurent stables, la Lega de Mateo Salvini doit faire face à une scission. Le général fasciste, Roberto Vannacci qu’il avait recruté a créé son propre parti « Futuro Nationale » en lui enlevant quelques élus et en le dépassant, pour la première fois dans les sondages (5,9 contre 5,8 %). On ne mesure pas encore les effets de cette radicalisation d’une partie de l’extrême droite. Mais, si la tendance s’accentue, Meloni sera tentée – ou obligée- d’en tenir compte. En attendant, la Première ministre va gérer son changement de statut international sans que l’on puisse, là encore, en mesurer toutes les conséquences.
[1] Voir https://leblognotesdehugueslepaige.be/litalie-ou-le-pacifisme-pluraliste/
[2] Ce qu’on appelle le « campo largo » qui comprend des petits partis dits « centristes » comme Italia Viva de Mateo Renzi ou Azione de Carlo Calenda.