Parfois des événements se télescopent et on ne perçoit pas toujours qu’ils sont les deux visages d’une même réalité. En ce début juin, deux drames ont ainsi incarné la manière dont l’Europe traite les migrants, l’une sanglante, l’autre institutionnelle.
A Amendolara, près de Cosenza en Calabre, quatre migrants engagés pour la cueillette des fraises ont été brulés vifs dans la voiture qui les transportait. Les quatre hommes — trois afghans et un pakistanais — réclamaient le paiement de leur salaire (5 € de l’heure) bloqué par les « caporaux », ces intermédiaires et recruteurs généralement liés à la ‘ndrangheta, la mafia calabraise. Les deux caporaux, eux-mêmes d’anciens ouvriers agricoles commandités par l’organisation criminelle, ont enfermé les quatre hommes dans la voiture aspergée d’essence et dont ils ont bloqué les issues avant d’y mettre le feu. Le “caporalato” est un système ancestral qui réduit les migrants en esclavage et qui fournit l’essentiel d’une main-d’œuvre bon marché à des entreprises agricoles peu soucieuses du traitement auquel sont soumis ses employés. Cette tolérance ou ce refus d’affronter le système mafieux aboutit au drame que l’on vient de connaître et qui en dit long sur la manière dont l’Europe tolère cette véritable traite des migrants. Les entreprises comme l’État en portent l’entière responsabilité.
Dans les locaux feutrés de la Commission Européenne et sous les lambris du Parlement de l’Union, on ne tient pas à se salir les mains. On préfère déléguer les basses besognes. La Commission, le Parlement et les États se sont mis d’accord pour “externaliser” la gestion des expulsions de migrants en situation irrégulière et qui ont reçu un ordre de quitter le territoire. Ces “hubs de retour”, véritables prisons où se retrouveront hommes, femmes et enfants sans aucune protection seront négociés à coup de centaines de millions d’euros avec des pays candidats dont l’état de droit n’est généralement pas la première caractéristique. Les migrants seront ainsi refoulés dans des pays inconnus d’eux et avec lesquels ils n’ont aucun lien.
Les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la Grèce ou l’Autriche sont déjà en négociation. Parmi les pays “hôtes” sollicités : l’Ouganda , le Kenya et l’Ouzbékistan. La France est prudente. L’Espagne y est opposée. L’Italie pays précurseur a déjà installé des “hubs” en Albanie, mais sans grand succès jusqu’ici. Et la Grande-Bretagne qui a voulu l’imiter au Rwanda a dû renoncer suite à la décision de sa Cour Suprême qui a jugé la disposition illégale et doit dédommager Kigali à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros. En Belgique la majorité est divisée. Les libéraux du MR (Mouvement Réformateur) de plus en plus souvent alignés sur l’extrême-droite sont naturellement favorables à ce dispositif (comme la NVA des nationalistes flamands et les chrétiens démocrates du nord du pays). Les Engagés (démocrates chrétiens francophones) se disent opposés, mais supplétifs plutôt que partenaires ils finiront sans doute, comme dans d’autres dossiers, par s’aligner sur les Libéraux. Il faut ajouter qu’en Europe, l’État belge est sans contexte celui qui a été le plus souvent condamné par sa propre justice pour non-respect des droits des migrants.
Ce nouvel “ordre européen” consacrera le Pacte migratoire qui entrera en vigueur le 12 juin prochain. Il a été rendu possible par l’alliance de plus en plus récurrente entre la droite du PPE et l’extrême droite. C’est une victoire sans conteste pour Giorgia Meloni qui porte ce projet depuis le début et qui voit sa politique migratoire adoptée par les 27. En refusant toute sanction à l’égard d’Israël, l’Union Européenne s’était déjà disqualifiée par sa complicité avec le génocide perpétré à Gaza et l’épuration ethnique en cours en Cisjordanie. Elle vient d’ajouter l’ignominie à la honte.