Cela pourrait être le titre du polar de l’été. Plus prosaïquement, la formule résume le projet politique que Giorgia Meloni veut imposer, à marche forcée, à son pays. L’Italie a pris l’habitude de baptiser toute réforme électorale — et il n’en a pas manqué ces dernières décennies — du nom de son inspiratrice. Le Melonellum d’abord. C’est donc ce nouveau mode de scrutin présenté par la Première ministre et voté par la Chambre en ce mois de juillet. Il répond à un double objectif de l’extrême droite : conserver le pouvoir aux prochaines élections législatives de 2027, ce qui n’était pas assuré avec l’actuelle loi électorale. Et, par ailleurs, réintroduire par la bande la réforme constitutionnelle du « premierato » qui vise à désigner par suffrage direct le chef du gouvernement et cela au détriment des autres pouvoirs, notamment celui du Président de la République. Cette réforme ayant été rejetée faute d’avoir obtenu les 2/3 des voix au Parlement. Pour assurer ces deux objectifs, les nouvelles dispositions électorales prévoient :
- Un scrutin proportionnel avec listes bloquées et une importante prime majoritaire : la coalition qui remporterait 42 % des voix obtiendrait automatiquement une prime de 70 députés et 35 sénateurs (soit 17,5 % d’élus supplémentaires). Au nom de la stabilité, c’est encore une fois la volonté des Fratelli d’Italia et de leurs alliés de renforcer autant que se peut le pouvoir exécutif et de porter atteinte à La Constitution antifasciste de 1946 très soucieuse des contre-pouvoirs.
- Obligation pour les partis de proposer un candidat Premier ministre.
Une réforme plus difficile que prévu
L’adoption de cette réforme n’a pas été sans mal pour Meloni. La cheffe de la majorité y avait ajouté un amendement prévoyant une dose de votes de préférence. La liste reste bloquée pour les trois premiers candidats [désignés par leurs partis respectifs], mais les préférences pouvaient ensuite s’exprimer en respectant l’alternance de genre. Il ne s’agissait pas d’un souci démocratique, mais d’éviter un veto de la Cour Constitutionnelle pour qui les listes bloquées réduisent le choix des électeurs et leur connaissance des candidats. Le vote sur cet amendement a fait apparaitre une nouvelle configuration dans la majorité. Les alliés traditionnels de Giorgia Meloni, la Lega et Forza Italia, n’étaient pas demandeurs des votes de préférences. Le vote secret obtenu par l’opposition a permis à des francs tireurs de ces deux partis de faire échouer l’amendement et de manifester aussi leur mauvaise humeur à propos d’autres questions subalternes qui divisent le gouvernement. Par contre — et c’est une première — Futuro Nazionale du général fasciste Roberto Vannacci a voté avec les Fratelli d’Italia. Vannacci, transfuge de la Lega, a créée son propre parti avec d’autres dissidents de la formation de Salvini qu’il dépasse aujourd’hui dans les sondages [plus de 6 % des intentions de vote en quelques semaines]. Pour la première fois, Giorgia Meloni doit compter avec un concurrent à sa droite. Vannacci se dit candidat pour entrer dans la majorité moyennant quelques changements de programme. Meloni dit l’exclure, mais pourrait utiliser cette possibilité pour faire pression sur ses alliés. En tous cas l’apparition d’un fasciste assumé sur la scène politique poussera la majorité encore plus à droite. La surenchère s’exprime d’abord sur le plan sécuritaire.
Surenchère sécuritaire sans précédent
L’image du parabellum, célèbre pistolet semi-automatique, illustre bien cette course à la sécurité. Depuis son arrivée au pouvoir en 2022, la majorité de droite et d’extrême droite a multiplié les décrets de loi répressifs, limitant les droits à manifester, instaurant de nouveaux délits sanctionnés par des peines de prison [comme le blocage d’une voie publique] ou visant les populations les plus fragiles [jeunes, migrants, prisonniers]. Plus récemment le gouvernement a inventé le concept de « bouclier pénal » en faveur des forces de l’ordre impliquées dans des actes de violence. Et qui échappent ainsi à une mise sous enquête si dans les 30 jours des violences aucun élément significatif à charge n’est mis en évidence. La question se pose à propos de la mort de Adderrahim Fakir arrêté par la police alors qu’il était en proie à des troubles psychiatriques. Ligoté, plaqué au sol par les policiers, l’homme qui appelait au secours est mort asphyxié par le sang qui s’était répandu dans ses poumons. Et cela sous le regard des secouristes restés impassibles. Plusieurs membres de la majorité ont condamné « la violence »… des manifestants mobilisés contre le comportement policier et contre le maire de Bologne qui avait lui-même appelé à un rassemblement de protestation. D’autres épisodes du même genre se sont produits au cours des derniers mois.
Dans ce contexte, un autre décret de loi a instauré des « zones de vigilance renforcée » visant des comportements délinquants attribués implicitement aux communautés d’origine arabe. Et dernière toute récente « innovation » juridique : un nouveau décret de loi permet désormais de mettre en accusation devant la justice pénale des jeunes de 14 à 18 ans. Ils sont dorénavant supposés comprendre la portée de leurs actes et de leur volonté d’agir. C’est à eux qu’il incombe d’inverser la charge de la preuve. Du jamais vu dans un arsenal juridique d’un pays démocratique.
Enfin, peut-être le plus symbolique dans cette surenchère sécuritaire, est l’affaire Mario Ruggero. En 2021, ce bijoutier piémontais de 72 ans, victime d’un braquage, avait poursuivi les bandits en fuite et dans la rue, il en avait froidement abattu deux et blessé un troisième à coup de revolver. Mario Ruggero a été finalement condamné le 14 juillet dernier à 14 ans et 9 mois de prison. Les juges réfutant évidemment la légitime défense. Ruggero est à présent incarcéré. À un titre ou à un autre, Meloni, Salvini et Vannacci ont pris la défense du bijoutier. Salvini se rendant à plusieurs reprises dans la prison et proposant de faire du bijoutier incarcéré un candidat aux prochaines élections [en dépit du fait que sa peine prévoit l’inégibilité]. Surenchère tous azimuts à l’extrême droite qui veut encore élargir le périmètre de la légitime défense et qui s’en prend violemment aux magistrats comme lors du referendum sur la réforme de la magistrature de mars dernier. Le ministre de la Justice a voulu ouvrir une procédure de recours en grâce avant de se faire rappeler par le Président de la République que c’était du seul ressort du Chef de l’État. Une fois encore l’extrême droite s’en prend à l’état de droit dans un processus dont on se demande où il s’arrêtera.
La faiblesse du centre gauche
Mais une fois encore, aussi, il est bien difficile de tirer des leçons politiques de ces événements. Tant à propos de la réforme électorale que de la surenchère sécuritaire, l’opposition de centre gauche [PD, Cinque Stelle, Alliance Verdi per l’Europa et Sinistra Italiana] a été vent debout dans ses discours. Mais il faut hélas encore répéter, ici, qu’aucune alternative politique ne se dessine. En dépit de ses errances [y compris sur le plan international] et des fissures au sein de la majorité, la cote de popularité de Giorgia Meloni reste immanquablement stable. Le centre gauche vise toujours ce qu’on appelle le « campo largo » qui associe les partis de centre droit Azione [Calenda] et Italia Viva [Renzi] au nom des nécessités arithmétiques, mais empêche toute cohérence politique. La victoire lors du référendum qui avait repoussé la réforme de la justice avait laissé entrevoir la construction d’une alliance durable entre la gauche politique classique et les mouvements [jeunes, pacifistes, propalestiniens] qui avaient joué un rôle déterminant dans l’issue du scrutin. Mais rien n’ a été vraiment tenté. Le centre gauche essaie poussivement de lancer une campagne de mobilisation, mais sans programme alternatif et avec de sérieuses divergences, notamment sur la question du réarmement.
Sauf crise improbable au sein de la majorité, les élections législatives auront lieu entre le printemps et l’automne 2027. En dépit de ses propres difficultés, le gouvernement reste maître du jeu et du calendrier. La faiblesse politique du centre gauche lui laisse les mains libres.