La ministre, les « gauchos » et le contrôle de l’information

On en rirait s’il ne fallait en pleurer. La ministre des médias, Jacqueline Galant est une habituée du tragi-comique. Mais cette fois ses propos sur la RTBF font craindre le pire pour l’avenir de l’information de service public. Cette information qui doit permettre au citoyen de mieux comprendre le monde dans lequel il vit et lui permettre, s’il l’entend ainsi, d’y intervenir. Le regretté Pierre Delrock, alors directeur de l’information, ajoutait pour sa part que « la justification de l’information de service public est (donc) son utilité. Tout ce qui contribue à cela est nécessaire et c’est l’honneur d’un pouvoir que d’assurer l’existence de ce qui peut — si les faits l’exigent — apparaître comme un contre-pouvoir ».[1]

À l’occasion du remplacement prochain de l’Administrateur général et du Directeur de l’information de la RTBF, la ministre des médias aurait pu exprimer son souci de garantir le pluralisme et la qualité du service public. Mais l’avantage avec Jaqueline Galant est qu’elle parle « cash » et exprime tout haut ce que son parti pense (pas tout à fait) tout bas. Et donc la ministre a tenu ces propos qui ont fait le tour du monde politico-médiatique : «  La bonne nouvelle, a-t-elle dit, c’est que le patron de la RTBF va changer et le directeur de l’information aussi. On espère qu’avec ces deux changements, on pourra apporter une ligne un peu différente qui ira de l’autre côté de l’échiquier politique ». Et d’ajouter « (…) dans la nouvelle génération, il y a beaucoup de gauchos. Il y a un travail à faire sur ce terrain-là. Et nos administrateurs ont un rôle à jouer (…) pour faire bouger les choses. » Vous avez dit « épuration » ? Il est vrai que Jacqueline Galant pourra compter, par exemple, sur le concours d’une administratrice MR, Nadia Geerts, qui s’était distinguée par ses propos négationnistes sur le génocide en Palestine.[2]

Tout en s’en prenant avec virulence à ces deux responsables, elle ne veut pas renforcer un pluralisme qu’elle jugerait malmené, mais tout simplement imposer une information qui « ira de l’autre côté de l’échiquier politique »… une conception de l’information que l’on pourrait qualifier de « trumpiste ». Et, en tous cas, ilibérale. Cet épisode fait aussi planer le doute sur les conditions dans lesquelles les deux nouveaux responsables du service public seront désignés. En dépit des règles strictes de la procédure de nomination, l’intervention politique finale peut être déterminante.

Parfaite, comme d’habitude, dans son rôle d’alibi démocratique au sein de la coalition au pouvoir, la ministre — présidente (Engagée), Elisbeth Degryse a sévèrement « recadré » sa ministre des médias. Une mise au point sans réel effet puisqu’elle ne change rien au statut de Jaqueline Galant dont les propos devraient normalement remettre en cause sa légitimité. Et d’ailleurs pour bien montrer qu’il n’en était rien Georges-Louis Bouchez, son président de parti, s’est immédiatement fendu d’une déclaration de soutien à sa ministre.

Les aspects clownesques des personnages et de leurs propos ne doivent pas cacher la réalité. Jamais l’indépendance de l’information de service public n’a été autant en péril… Au cours du temps, la droite libérale (et autre) s’en est toujours prise au « gauchisme » de la RTBF. Mais le rapport de force ne lui permettait pas d’imposer ses vues. Ce n’est plus certain aujourd’hui. De ce point de vue, les nominations attendues seront particulièrement significatives. Il faut ajouter qu’aujourd’hui la droite libérale a intégré une partie du discours et des positions de l’extrême-droite, ce qui en fait une véritable menace pour l’indépendance de l’information.

Et puis voyons les choses en face. Aujourd’hui, comme partout ailleurs, le service public véhicule majoritairement les idées dominantes et une conception de la société parfaitement libérale. Seules quelques niches subsistent où une analyse critique (et non partisane) de notre système peut s’exprimer. L’objectif du MR avec ou sans la complicité de ses alliés est bien de les éradiquer. Avec pour conséquence la disparition complète de ce qu’un administrateur historique de la RTBF, Robert Wangermée, appelait  jadis « l’information dérangeante » qui est constitutive de l’identité du service public. L’offensive libérale ne s’en cache pas. Le MR joue désormais cartes (de parti) sur table. Il s’agit bien de prendre le contrôle  de l’information à la RTBF.

 

[1] Pierre Delrock in « Document Information et service public », RTBF, 1993.

[2] Et qui a été discrètement exfiltrée de son poste de vice-présidente du CA de la RTBF par son propre parti.

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11 réponses à La ministre, les « gauchos » et le contrôle de l’information

  1. Vincent Périlleux dit :

    C’est inquiétant en effet et un message circule pour demander au CSA de réagir.

  2. Hoffenberg dit :

    Puisque nous parlons de la qualité de l’information, soulignons ici le procès d’intention fait à Nadia Geerts dans les termes « qui ne manquera pas de… ». D’autre part, il convient de préciser que le mandat d’arrêt émit par la CPI s’appuie sur des accusations de crime de guerre et de crimes contre l’humanité. Pas de crime de génocide. D’ailleurs le mandat d’arrêt contient des accusations, pas des condamnations. Quant à la CIJ, elle formule pas d’accusation mais parle d’un « risque plausible «  de génocide.
    Pour garantir une information de qualité il ne convient pas au citoyen lambda de s’ériger au dessus des plus hautes instances juridiques internationales.

    1. Hugues Le Paige dit :

      En septembre dernier,la commission des droits de l’homme de l’ONU a conclu qu’un génocide était en cours à Gaza. Amnesty International de même et encore bien d’autres ONG et gouvernements. En Israêl même des voix courageuses utilisent le terme. Il appartient peut-être à d’autres citoyens lambda d’assumer des positions négationnistes.
      Quant à Nadia Geerts, elle fera évidemment ce que son parti lui dira de faire. Ce n’est pas un procès d’intention, c’est l’analyse d’un comportement général.

    2. Tom Goldschmidt dit :

      « le mandat d’arrêt émit par la CPI s’appuie sur des accusations de crime de guerre et de crimes contre l’humanité ». Ah ! Alors ce n’est pas grave !

  3. Jean-Jacques Jespers dit :

    Qui, dans les conditions dessinées par Jacqueline Galant et Georges-Louis Bouchez, et avec le mandat implicite qu’elles supposent, osera encore postuler les fonctions de directeur de l’information ou d’administrateur général ? Il sera intéressant de connaître les positions des candidat-e-s (s’il en reste !) sur leurs relations avec le parti auquel ils-elles appartiennent et sur les orientations de sa direction actuelle en matière d’indépendance de l’information. Et si la procédure de nomination prévue par les décrets n’est pas une mascarade, certaines candidatures éventuelles – par exemple, celle du chef de cabinet de la ministre des Médias ? – devraient être écartées a priori.

    1. Halut Bernard dit :

      Il me semble que Christophe Deborsu à l’un de ces postes et Benjamin Marechel à l’autre, ou inversement, sont tout indiqués pour mener à bien la politique d’extrême droite du garçon Bouchez de Mons au coeur même de la RTBF…. sinistre perspective, mais hélas fort réaliste… n’ayant pour ma part, en 40 ans de carrière, jamais connu aucune nomination à des postes de hauts responsables de la rtbf, sinon la tienne à Charleroi, peut-être, qui ne soient pas politisées, le fameux respect des procédures légales n’étant qu’un écran de fumée pour la forme.

  4. William Van den bossche dit :

    Très inquiétant d’avoir la nomination d’un administrateur général et d’un directeur de l’information qui orienteront comme leur parti leur demandera de faire. Ce qui nuira incontestablement à la qualité de l’information. La France a de nombreux exemples de cet état de fait.

  5. « « (…) dans la nouvelle génération, il y a beaucoup de gauchos. Il y a un travail à faire sur ce terrain-là. » 1. L’affirmation me paraît fantaisiste. 2. Le recrutement se fait selon des processus éprouvés reposant sur les connaissances. Mme. Galant propose donc de les abandonner et de donner la priorité à l’appartenance politique. Voilà qui, chose amusante en l’occurrence, évoque le bon vieux temps du camarade Staline et ses successeurs. 3. Voici l’administrateur général sortant soudain hissé au rang de dangereux gauchiste – ce qui doit le surprendre -. Comme l’écrit Hugues, « Aujourd’hui, comme partout ailleurs, le service public véhicule majoritairement les idées dominantes et une conception de la société parfaitement libérale ». L’un des premiers soins de cet administrateur fut d’ailleurs de débaucher un directeur de la radio venant de RTL. J’assistai à l’époque à une réunion portant sur la programmation : on y parlait de « cœur de cible », de coefficient de pénétration… J’eus l’impression d’avoir changé d’univers.

  6. Halut dit :

    Ca fait plus de trois mois que j’entends dans les couloirs de la RTBF que le prochain administrateur général de la rtbf sera le chef de cabinet actuel de la ministre Galant. Si ça se confirme dans les faits, on aura la preuve, une fois de plus, que la procédure de désignation des responsables de la RTBF est pour le moins connue d’avance, voire pipée, même si en apparence ça ne l’est pas… mais je me trompe peut-être… espérons-le… mais ça m’étonnerait que ce soit quelqu’un qui n’a rien à voir avec le pouvoir actuellement en place au niveau de FWB…. le suspens serait-il insoutenable ! ;-)))

  7. Callewaert dit :

    Ik stel mij de vraag of het aanduiden van ´meegaande´ informatie-verantwoordelijken de enige oorzaak is van de huidige vervormende media en de aanval op ´linkse´ rakkers. Het fenomeen is in elk geval niet specifiek voor de RTBF. Ook Vlaanderen en bvb. Frankrijk en Groot-Brittannië, lijden aan hetzelfde fenomeen: vervormende info en jacht op ‘linkse’ rakkers.
    Zeer zeker dat de leidingen van nieuwsmedia zich doen gelden maar omdat het fenomeen zo algemeen is, moet er meer aan de hand zijn. De geduldige, langdurige, ‘hogere’ politiek sturing speelt zeer zeker. Het is dáár dat men de bron van het probleem moet zoeken. Minister Galant is een nuttig maar een klein radertje.

  8. Willy Estersohn dit :

    Certains « anciens » de la RTBF se souviennent peut-être de ce directeur de la radio qui avait exprimé le souhait de voir « rabotées » les « aspérités ». C’était au siècle dernier,
    dans les années 1970. À l’époque nous avions un directeur de l’information qui affectionnait les citations latines. Nous dirons donc après les propos de Mme Galant :
    Nihil novum sub sole.

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