Europe : la solidarité ou l’aventure

Les belles âmes politiques et médiatiques qui nous ont vendu pendant des années le credo européen de l’austérité (de préférence à visage humain) se félicitent aujourd’hui du « sursaut de solidarité » des 27. Et il est vrai que si ce service minimum — quelque 500 milliards d’euros — n’avait pas été consenti à l’arrachée pour faire face aux urgences sanitaires et sociales, il ne restait plus qu’à composer un requiem pour l’Europe. Il faut bien noter que seuls les crédits sanitaires ont été accordés sans condition aux pays du Sud ; pour l’urgence sociale et la relance économique, c’est une autre histoire. Les pays du Nord — Allemagne et Hollande en tête n’ont, en fait, pas cédé sur la conditionnalité des aides propre au MES (Mécanisme Européen de Solidarité). Et que cette conditionnalité, en dépit de toutes les déclarations de bonnes intentions (« rien ne sera plus jamais comme avant ») demeure fondée sur une austérité dont on savait qu’elle était absurde, mais dont on mesure à présent le caractère criminel. L’opposition tant de fois ressassée par la doxa dominante entre les — bons — pays créditeurs et les — mauvais — pays débiteurs, le tableau édifiant de nos éditorialistes entre les cigales et les fourmis devraient aujourd’hui voler en éclat devant les milliers de morts victimes d’une politique monétaire et austéritaire qui a toujours (en particulier depuis le Traité de Maastricht) bénéficié aux premiers au détriment des seconds. Même si tous aujourd’hui paient le prix de l’abandon des services publics et du rejet de l’État.

Car on oublie trop souvent que les déficits publics de pays du Sud ont fait — et font encore — la fortune des pays du Nord. Ceux-ci ont depuis 20 ans réduit leur demande interne à force d’augmentation de la fiscalité (sur le travail uniquement), de réduction des salaires et des dépenses sociales et ils n’ont pu le faire que grâce au soutien de la demande dans les pays du Sud qui a bénéficié à leurs exportations. On l’a vu en son temps avec la Grèce, on le sait aujourd’hui avec l’Italie[1] et l’Espagne. Deux économistes, François Geerolf et Thomas Grejbine dénoncent ce « jeu de dupes »[2] : « La survie de la zone euro, écrivent-ils dans “Le Monde”, exige de sortir d’un jeu de dupes. Les pays du Nord ne peuvent pas continuer à dénoncer par des arguments moraux un fonctionnement de la zone euro sur lequel repose leur modèle économique : les déficits du Sud sont le pendant du succès industriel du Nord. »

Les grands discours sur la solidarité européenne retrouvée ne changeront rien à cette réalité brutale et à cette ligne idéologique qui demeure jusqu’à preuve du contraire soumise au dogme de l’austérité. Cela n’exonère naturellement pas de leur responsabilité les différents gouvernements italiens qui, toutes tendances confondues, ont eux aussi pratiqué des politiques austéritaires et inégalitaires au détriment des classes populaires.

Le sort de l’Europe se jouera le 23 avril lorsque les chefs de gouvernements devront se prononcer sur cette mutualisation de la dette — en clair la création des euro-obligations et des crédits sans condition — qui constitue l’enjeu vital pour le sort de l’Union et, en particulier, celui des pays les plus touchés par la pandémie. Si les pays du Nord — l’Allemagne et les Pays Bas en tête, mais aussi au final la France, sans compter la Belgique — qui depuis des décennies ont assuré leur suprématie grâce à la politique ultra libérale qu’ils ont imposée à l’Europe, refusent la solidarité face à la pandémie et à ses conséquences sociales et économiques encore incommensurables, ils risquent de signer l’acte de décès de l’Union. Seuls la solidarité et le renoncement sans condition aux politiques d’austérité peuvent encore convaincre les peuples du sens d’une telle Union. Sans cela, la porte sera grand ouverte à tous les replis et même à toutes les aventures.

[1] L’Italie, 3e économie de l’Union est aussi le 3e importateur de produits allemands. L’Italie qui par ailleurs a payé le prix le plus lourd pour son entrée dans la zone euro notamment en raison du fait que la politique industrielle, commerciale et financière de la péninsule reposait largement sur la pratique de la « dévaluation compétitive » de la lire.

[2] « Un jeu de dupes Le Monde des 11 et 12 avril 2020. François Geerolf est économiste à l’Université de Californie à os Angeles (UCLA) et Thomas Grjebine est économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII)

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