Opération Macron-Opération Stemmelen

À propos de « Opération Macron », Eric Stemmelen, Éditions du Cerisier, Mons, 2019

« Opération Macron » : le titre est clair, le contenu aussi. Il ne s’agit pas d’un complot, ni d’un coup d’État, mais bien d’une opération dans le double sens que lui donne le Larousse : « série d’actions visant à obtenir un résultat », mais aussi dans l’acception commerciale du terme — « affaire dont on évalue le profit financier ». Car la promotion de la candidature d’Emmanuel Macron dès 2012, l’organisation de sa campagne électorale et son accession à la Présidence de la République le 7 mai 2017 sont bien le fruit d’une action concertée des plus grandes fortunes et entreprises de France et des médias que celles-ci contrôlent désormais. Pour en faire la démonstration, Eric Stemmelen[1] aligne les faits, les déclarations et les interventions médiatiques sur le simple mode chronologique. Il s’agit, de l’aveu même de son auteur, d’une enquête à charge. Elle a évidemment toute sa légitimité et la succession des évènements connus, mais simplement reliés entre eux suffit à démonter cette « Opération Macron » dont les acteurs apparaissent avec évidence.

La carrière fulgurante du jeune prodige a certes bénéficié de circonstances particulièrement favorables avec, en particulier, le naufrage de François Hollande et l’implosion de la candidature de François Fillon. Gauche et droite dites de gouvernement, déjà largement disqualifiées, ont alors laissé le champ libre à une aventure politique et idéologique dont rêvait depuis longtemps le patronat français : celle d’un candidat et d’un parti qui ne se déclareraient « ni de droite, ni e gauche » pour appliquer la politique de la première avec un zèle que la Ve république n’avait jamais connu. Mais c’est surtout la véritable fabrication du candidat Macron qui interpelle. Depuis les parrainages des Attali, Jouyet et autre Minc, conseillers de tous les princes et omniprésents dans les instituts et autres « think-thank » aux mains de la finance française et internationale (Montaigne, Aspen, Bilderberg, Trilatérale, Fondation des Bernardins et autre Berggren Institut), jusqu’au soutien direct des plus grandes fortunes hexagonales (Arnault, Bolloré, Drahi, Bébéar, Niel ou Pinault), des fées d’un genre très particulier se sont penchées très tôt sur le berceau politique de celui que l’on surnommait « le Mozart de l’Élysée » alors qu’il n’en était encore que le secrétaire général adjoint (2012). Sans oublier le matraquage médiatique ininterrompu dont a bénéficié Macron dès son entrée dans la sphère publique. Le « jeune homme pressé » est bien à la fois le pur produit et le porte-parole modèle des rapports entrecroisés et incestueux entre la finance, les médias et la politique. En 2013 déjà, Laurence Parisot qui a été PDG de l’institut de sondages IFOP et présidente du MEDEF (organisation patronale) déclarait très clairement qu’« Emmanuel est un précieux relais de la voix des entreprises. [2]» De tout cela l’ouvrage d’Eric Stemmelen rend bien et utilement compte.

Mais d’où vient alors un certain malaise que provoque sa lecture ?

Il y a sans doute l’usage abusif des adjectifs pour disqualifier ses adversaires : « sinistre » pour l’une, « cupide pantin » pour un autre, « ex-femme galante du journalisme politique » ou encore journaliste « vomissant » son commentaire. Les charges sont pourtant suffisamment lourdes que pour éviter un acharnement ad personam peu convaincant. Par ailleurs, le manque récurrent de références et de sources pour des citations qui sont autant d’actes d’accusation ne rend pas le réquisitoire toujours crédible surtout quand on affiche sa volonté de faire parler les « faits ». Il en va de même pour certaines affirmations erronées ou contestables. Quoi que l’on pense de l’œuvre du philosophe Paul Ricœur (dont on a dit à tort que Macron avait été son assistant) et de son parcours, le qualifier « d’écrivain mineur »[3] est un peu — disons — léger. Plus grave, Stemmelen reprend à son compte les accusations du site d’extrême droite « Riposte Laïque » et de Valeurs actuelles sur les supposées accointances d’Alain Juppé avec les Frères musulmans. Le maire de Bordeaux était alors candidat aux primaires de la droite. Ceci expliquant sans doute cela… Tout cela apparaîtra peut-être comme des « détails » dans un récit qui veut avant tout — et justement — démonter une opération qui aura en fin de compte contribué à tronquer une élection présidentielle. Mais cela pose aussi la question « d’où parle » Eric Stemmelen.

Dès le début, l’auteur a donc annoncé la couleur — une enquête à charge —, ce qui est à fois honnête et absolument légitime. Mais peut-être eut-il été plus éclairant pour le lecteur que Stemmelen précise son « point de vue », d’autant qu’il reproche justement à sa cible principale de se contenter de banalités et d’approximation sur son positionnement politique. On comprendra rapidement que Stemmelen est un souverainiste, anti-européen radical[4], pourfendeur d’une Allemagne toujours redevable à ses yeux de son passé nazi et partisan d’une laïcité à la française pas particulièrement inclusive[5]. Ce qui naturellement est parfaitement son droit, mais qui nécessiterait quelques explications. Car si « Opération Macron » donne, pour sa part la plus intéressante, la parole aux faits, l’ouvrage est aussi très largement constitué de commentaires politiques personnels de l’auteur. Parfois, le dérapage est au bout du paragraphe. Dénonçant « l’addiction euroïnomane » d’Emmanuel Macron, Stemmelen écrit « Puisqu’il était à Berlin (NDLA où il avait pris la parole), Macron aurait pu reprendre à son compte cette phrase qui cadre bien avec ses objectifs : «  Le but de notre combat doit être, toujours et encore, de créer une Europe homogène. Mais l’Europe ne peut connaître une organisation claire que par les Allemands » (Joseph Goebbels, Journal, p.157)[6]. Macron-Goebbels même combat ! On a connu des comparaisons plus subtiles…

Mais le véritable malaise provoqué par cet ouvrage porte finalement sur la manière pour le moins ambiguë avec laquelle Stemellen traite du Rassemblement National lors de l’élection présidentielle. A propos du parti de Marine Le Pen, Il ne parle pas d’extrême-droite mais seulement des « souverainistes » comme si ceux-ci constituaient une et une seule famille politique. Ainsi, commentant les résultats du premier tour du 23 avril 2017, notre auteur écrit : « Quant aux souverainistes, ils seront représentés par cinq candidats, car il a été fait en sorte [7]que Marine Le Pen soit flanquée de quatre figurants plus ou moins comiques, qui ont obtenu, par on ne sait quel tour de passe-passe, les cinq cents parrainages nécessaires ? Ainsi les suffrages seront-ils dilués, si bien que « seulement » 21 % des votants s’exprimeront pour Marine Le Pen au premier tour (…) Il existe désormais un électorat nationaliste et convaincu (…) » Chacun interprétera ce commentaire selon sa grille de lecture ; je crains, pour ma part, d’y déceler une certaine empathie. D’autant qu’un peu plus loin, Stemmelen reprend l’antienne de l’extrême-droite en parlant des travailleurs qui « n’entendent pas subir en outre une immigration qui contribue à leur paupérisation (…)»[8]  Et même s’il ajoute que « des factions xénophobes et autoritaristes, voire pires, ont déjà commencé à s’emparer de cet électorat »[9], l’ambiguïté persiste.

« Opération Macron » n’avait pas trouvé d’éditeur en France, son auteur y voyant une censure à peine déguisée. Le silence médiatique, aussi bien en France qu’en Belgique, sur la publication de son ouvrage aux Editions du Cerisier peut conforter ce sentiment.  Il est certes plus facile de publier aujourd’hui une ode à Macron (encore que ces derniers mois…) qu’un texte critique. Mais même si, j’y reviens une fois encore, l’analyse salutaire des faits mérite d’être portée à la connaissance des lecteurs, Stemmelen a donné quelques arguments à ses « censeurs ». Les éditeurs français publient Ruffin ou Todd qui ne ménagent pas vraiment Macron. Certes l’édition française traditionnelle est largement bien pensante et contrevient difficilement à la pression de l’idéologie dominante. Des précédents illustrent l’ont démontré. Notamment en 1999, quand Gallimard et Pierre Nora en particulier[10] refusèrent de publier l’ouvrage fondamental de l’historien britannique — et marxiste — Éric Hobsbawm, « L’Âge des extrêmes : le court XXe siècle 1914-1991 »[11]. Mais un Éric n’est pas l’autre…

[1] Eric Stemmelen, statisticien a été directeur d’études à la SOFRES, directeur de la Recherche et des Études à France Télévision, directeur des Programmes et de la Programmation de France 2

[2] Opération Macron, op.cit. p.246

[3] Ibid, op.cit. p.25

[4] Ibid.p.35 et p.103 où il écrit « Le gouvernement de la France est devenu la chambre d’enregistrement de décisions prises à Bruxelles, c’est-à-dire à Berlin, ou à Frankurt am Mein, siège la Bundsbank et de filiale, la Banque centrale européenne ». Certes, il convient de dénoncer les politiques ultralibérales de l’Union Européenne mais elles sont aujourd’hui autant le fait de la France que de l’Allemagne…

[5] Ibid.p.184 où Stemmelen s’en prend avec virulence au président Macron « qui ira même jusqu’à blâmer une « radicalisation de la laïcité », ce qui ajoute-t-il avec indignation, « est une insulte jetée à la face de sept Français sur dix, qui ne se reconnaissent aucune appartenance religieuse et à qui on ne donne jamais la parole » (sic)

[6] Ibid.p.113

[7] Ibid.p.192 Qui a donc « fait en sorte » ?

[8] Ibid.p.193

[9] Idem

[10] Pierre Nora dira alors que tous les éditeurs « bon gré mal gré, sont bien obligés de tenir compte de la conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle s’inscrit leur production » Propos rapporté par Eric Hobsbawm dans la préface de l’Âge des Extrêmes.

[11] Finalement publié en Belgique par les Éditions Complexe (en coédition avec Le Monde Diplomatique)

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