Les maux et les mots de la pandémie

C’est le maître mot. Une parole forte, chaleureuse, collective : SOLIDARITÉ ! Un mot qui a pris la place de tous les autres et, en premier lieu, de tous ceux qui incarnent le système dominant. Solidarité balaie donc compétition, concurrence, profit, égoïsme, exploitation. Ce n’est qu’un mot qui peut à nouveau s’effacer quand le danger de la pandémie aura été vaincu mais pour l’instant il caractérise l’attitude des peuples mobilisés contre l’expansion de la maladie et la protection des plus menacés. En Belgique comme ailleurs. Chacun d’eux l’exprime à sa manière. Les Italiens qui sont les plus touchés ont décidé en quelques heures de sublimer leur confinement d’abord en applaudissant les médecins et les infirmières depuis leurs fenêtres ouvertes ensuite en chantant ensemble depuis le balcon de leur appartement ou la cour de leur maison. Il y a aussi dans ce geste festif l’expression d’une solidarité et d’une résistance collective.

« Il faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde et qui dévoile ses failles au grand jour (…) Il doit y avoir des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. » : quand Emmanuel Macron, le héraut du libéralisme et de la « mondialisation heureuse » prononce ces paroles, cela signifie que quelque chose est en train de changer. Certes, elles sont dictées par un opportunisme évident, y compris le plus immédiat.[1]  Elles sont, en tous cas dans sa bouche, purement conjoncturelles. Mais elles indiquent aussi qu’aujourd’hui le discours libéral que nous serinent depuis des lustres la plupart des gouvernements européens est inaudible face aux failles béantes du système révélées de la manière la plus crue — et la plus mortelle aussi — par l’épidémie. Mêmes les instances européennes doivent abandonner — un temps pensent-elles naturellement — leur dogme de l’austérité qui a dévasté les services publics au premier rang desquels celui de la santé. A l’inverse, ceux qui se battent contre cette austérité malfaisante qui conduit à des impasses mortifères, ceux qui s’insurgent contre le triomphe du libre échange et refusent la mise à mort de l’État, ceux qui mettent en cause les modèles de production et de consommation, ceux-là peuvent retrouver une force de persuasion et d’adhésion. Certes, il ne faut pas s’illusionner. Quand le danger se sera estompé, les « maîtres du monde » comme les appelait Bourdieu auront vite fait de reprendre la main. Et nos gouvernants — ici et ailleurs — risquent d’oublier un discours solidaire aussi vite qu’ils s’en étaient parés pour justifier leur pouvoir et répondre à leur devoir.

Peut-être que tout recommencera comme avant. Peut-être. Déjà après la crise de 2008, alors que les états — et donc les citoyen.ne. s — avaient sauvé les banques et le système financier, les « plus jamais ça ! » s’étaient évanouis dans le retour aux affaires. Mais rien n’est jamais totalement joué d’avance. Le soulagement de l’après crise peut nous rendre amnésiques. Il peut aussi — si des forces alternatives s’imposent avec suffisamment de force — nous encourager à demander des comptes à tous les pouvoirs qui nous conduisent depuis des décennies dans l’impasse d’un modèle ultralibéral qui a brutalement démontré à toutes et à tous qu’il conduisait aussi à la mort.

[1]  A la veille d’élections municipales qui s’annoncent très difficiles pour sa majorité, Macron a besoin de récupérer une part de son électorat issu du centre gauche.

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