Macron, « en se bouchant le nez »

Suffrage universel dédié à Ledru-Rollin, Frédéric Sorrieu, 1850

Ayant consacré une grande partie de ma vie à observer, analyser, filmer et commenter la vie politique en France et y passant aujourd’hui une grande partie de mon temps, avant le premier tour, je me suis autorisé à écrire à mes ami. e. s  français. es pour les encourager à voter Mélenchon, considérant que le candidat de La France Insoumise était le barrage le plus sûr contre l’extrême droite et cela, quelles que soient les réserves que l’on peut avoir sur l’homme et sa ligne politique. Il s’en est fallu de peu pour qu’il offre enfin une véritable alternative à la politique antisociale et discriminatoire qui règne depuis des décennies sur l’hexagone et qu’il écarte la tragique perspective d’une victoire de l’extrême droite. La déception de ses partisans n’en est que plus forte.

Au soir du 1er tour, Mélenchon a fait ce qu’il devait en décrétant par quatre fois que « pas une voix ne devait aller à Madame Le Pen » et en soulignant par la suite que les deux candidats restants en lice ne se valaient pas, insistant sur le danger que représente la candidate d’extrême droite. Il ne pouvait sans doute en faire plus face à son électorat composite qu’il doit préserver en vue des législatives. Un électorat dont on sait qu’il est la clef du second tour et qui a majoritairement l’intention de privilégier le vote blanc ou l’abstention. Ce qui incontestablement favorise Marine Le Pen. Les deux finalistes ont tenté de séduire l’électorat de gauche par des propositions sociales et écologiques qui n’entrent pas dans leurs projets politiques. Ils ne sont pas crédibles, mais le choix qui est posé aux électrices et aux électeurs de gauche ne porte plus sur un programme. Mais sur une seule question inhérente au système électoral présidentiel : comment éviter le pire quand une candidature d’extrême droite est en capacité de s’assurer le pouvoir ?

Comment ne pas partager la rage et le désespoir de celles et ceux qui devront, une fois encore, « voter contre » et glisser dans l’urne un bulletin au nom de celui qui a mené une politique antisociale qui a peu de précédents ? Celui-là qui par son arrogance et son mépris de classe s’est coupé des pans entiers de la société française. Le même qui, malgré des propos conciliants au début de son quinquennat, a ensuite favorisé les tenants de la laïcité d’exclusion. Cela fait beaucoup pour un seul homme qui est désormais le candidat « le moins pire ». Il n’est pas étonnant que beaucoup songent à se réfugier dans l’abstention ou le vote blanc. Mais le ressentiment aussi justifié soit il — et il l’est mille fois — ne peut se substituer à la politique. Et il ne s’agit pas de morale, mais d’éviter le drame majeur que représenterait la victoire de l’extrême droite. Le racisme, les atteintes aux libertés, l’inégalité comme ressort : les abstentionnistes et les partisans du vote blanc mesurent-ils réellement ce risque ?

En Italie, en 1976, alors que le Parti Communiste menaçait de détrôner une démocratie chrétienne corrompue par 30 ans de pouvoir, Indro Montanelli, intellectuel de droite (et ancien fasciste) critique vis-à-vis de la DC, déclara que pour éviter « la menace communiste », il fallait voter démocrate — chrétien « en se bouchant le nez ». Et bien en retournant le contexte, pour éviter la menace Le Pen, la gauche ne peut que voter Macron « en se bouchant le nez ». Ce danger-là écarté, des législatives rarement aussi cruciales seront l’occasion de vrais choix.

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10 réponses à Macron, « en se bouchant le nez »

  1. Esther dit :

    merci, cher Hugues, pour ces rappels bienvenus…

  2. Michel Moreau dit :

    Est-ce que voter pour éviter la cata, c’est encore voter? Sans doute, on peut le concevoir lorsqu’il s’agit de la responsabilité politique et tactique d’un politicien professionnel.. Je ne suis pas sûr de mon savoir de l’histoire mais je dirais bien que même les Allemands en 1933 avaient plusieurs possibilités de choix de partis. Pour la troisième fois en 20 ans, ce non-choix est u n phénomène pervers

  3. claud semal dit :

    Hello Hugues, bien d’accord avec toi sur l’ensemble de la réflexion. As-tu vu cette émission sur Le Media avec un sociologue d’origine italienne ? C’est vraiment (je trouve) très intéressant. https://www.youtube.com/watch?v=UUCBzllPqNw

    1. Hugues Le Paige dit :

      Pas encore vu mais je ne vais pas tarder. Merci de l’info.

  4. Vandenberghe Philippe dit :

    La France a peur d’Epiménide. Ou comment résoudre l’antinomie du menteur à l’occasion de ce prochain tour des élections présidentieles.
    Il a fallu 2500 ans pour résoudre ce problème crétois !
    Simplement en évitant le principe du « cercle vicieux » (Bertrand Russell)
    Car choisir entre la peste et le choléra: n’est jamais qu’un cercle vicieux.
    A tomber dans le piège, n’y gagne que le « Menteur ».
    De ma « belgitude », je suis préservé de ce cruel bal démocratique.
    Mais pour moi, RIEN mais vraiment RIEN ne me ferait choisir entre la peste ou le choléra.
    Je m’abstien, je m’abstiendrais !
    (j’ai posté ce qui précède sur mon mur Facebook.)
    Je rajouterais qu’en plus j’adopterais une attitude quasi « darwiniènne » en laissant évoluer le système politico-socio-économique comme bon le semble au français.
    Faisant partie de la gauche radicale, je devrais peut-être entrer en « clandestinité ».

    1. Hugues Le Paige dit :

      Précisément, le refus de choisir fait courir le risque de devoir un jour entrer en clandestinité… et sans le choisir

    2. Marcel Leurin dit :

      S’abstenir, c’est précisément… donner sa voix à Marine Le Pen, avec le risque de voir la France, pays des droits de l’homme, présidée par l’extrême-droite !
      Il vaut donc mieux, quelque innombrables que soient les fautes commises par Macron, voter pour lui… en se pinçant le nez.

  5. martine vanhamme dit :

    peut être pas en se bouchant le nez. mais parce que pas d’autre choix.
    un texte très intéressant a lire est l’article publié par MM Martinez et Berger (CGT/CFDT) dont on parle peu. même si le syndicalisme ne devrait pas se mêler de politique il est temps que quelques uns se décident a prendre la parole.
    en pensant a nous les européens installés en France pour une raison ou l’autre chers amis français pensez aussi a nous en votant dimanche pour le moins pire pas en vous abstenant.

  6. Pierrette Ominetti dit :

    … Après moulte hésitations je me suis laissée convaincre par cet argument issu d’un article signé Paul B.Preciado dans Libération de ce jour :
    « Peut-être certains pourraient-ils considérer que ce n’est pas une si mauvaise chose ( étant donné la brutalité néolibérale du gouvernement de Macron) de laisser le RN gouverner. Cependant une fois qu’un parti autoritaire et nationaliste qui affiche ouvertement ses positions racistes, homophobes et transphobes se voit accorder la programmation des institutions démocratiques et le pouvoir d’utiliser légitimement la violence, il est presque impossible de le renverser. Dans cette situation le seul ( mais crucial) avantage de voter Macron est que nous pouvons continuer à nous organiser pour nous débarrasser de lui aussi rapidement et pacifiquement que possible »…
    A méditer par les partisans du darwinisme politico-socialo-economique.

  7. leon ernst dit :

    Désolé de bousculer votre cercle de convaincus. C’est dommage d’alimenter un remarquable blog qui ne parle qu’à des personnes adhérentes aux idées émises. Je pense au contraire que toute vote est déposé en se bouchant le nez. Jamais un programme ne répond à une attente complète de l’électeur. La politique est l’art du possible. Mettre en place le plus et son contraire. Celui qui s’en rapproche le plus est bel et bien Macron. Faisant le bilan de Mitterand qui apportait tant d’espoir de gauche, j’en retiens notamment le génocide du Rwanda. De plus, Mélenchon n’a pas la carrure d’un Mitterand. Il ouvrirait les portes aux Frères musulmans puisqu’une bonne partie des votes viennent de cette mouvance. Alors, les Français qui vont élire Macron, n’ont ils pas raison de préférer le mojns mauvais candidats à leurs yeux.

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