Le virus et la classe

À propos de « Ils nous ont oubliés » —Les travailleurs, la santé et la crise qui vient » de Peter Mertens[1]

« J’aimerais avoir le temps de discuter avec l’homme au bout du couloir qui ne réclame jamais rien », explique Sandra, infirmière en gériatrie. Mais Sandra ne peut prendre ce temps-là. Elle est débordée comme toutes les soignantes. Dans ce témoignage sobre, simple note du quotidien exacerbé par la crise sanitaire, il y a tout : les conditions de travail des soignants, l’inégalité face à la maladie, la marchandisation de la santé. Dans « Ils nous ont oubliés », Peter Mertens tisse sa toile à travers ces propos et ceux de bien d’autres « invisibles et indispensables » qui sont au premier rang de la lutte contre la pandémie. Le rappel de chiffres glaçants, ceux des victimes du Covid sur les lieux du travail en face d’autres montants, ceux des dividendes que s’octroient les marchands des soins de santé. La mise en évidence de la responsabilité politique de ceux qui ont décidé le définancement[2] de ce secteur. Il n’y a aucune information qui nous soit inconnue dans cet ouvrage, mais leur assemblage — leur confrontation — par petites touches dresse un tableau terrifiant de notre monde  en crise et du système capitaliste qui le régit.

Il faut le dire d’emblée : au-delà de toute proximité politique[3], ce petit livre (175 pages) est un outil pédagogique particulièrement efficace. Écriture vive, style direct, la démonstration du président du PTB s’appuie en permanence sur des témoignages concrets et des images saisissantes. On est loin des affirmations idéologiques péremptoires. Il y a dans ces lignes une lecture critique impitoyable du monde selon le Covid 19 qui prend encore une dimension plus dramatique avec la 2e vague qui est en  passe de submerger le système sanitaire. Et cela, alors que les gouvernants s’empêtrent dans des décisions contradictoires pour répondre aux injonctions du monde patronal qui veut à tout prix préserver l’activité économique au détriment de la santé des travailleurs. Une politique qui risque tout simplement d’aboutir précisément à une double catastrophe sanitaire et économique.  « Ils nous ont oubliés » : la deuxième vague confirme hélas le cri que cette femme, nettoyeuse dans un hôpital adresse à l’auteur.

Hommage aux travailleurs en 1e ligne, New Delhi, juin 2020

« Le covid est un virus de classe » écrit Mertens. Il l’est à double titre, en effet. D’abord parce qu’il met en évidence les inégalités face à la maladie et que d’une certaine manière, il accentue l’ensemble des différences sociales face à l’école, au logement et au travail notamment. « Le gouffre est d’une profondeur insondable entre les extrêmes des extrêmes », ceux de la richesse et de la pauvreté, écrit-il. Mais le virus a aussi rappelé — et révélé à beaucoup — que face au drame sanitaire, « c’est la classe des travailleurs qui continue à faire tout fonctionner. Des “travailleurs et des travailleuses ordinaires” des soins de santé aux transports, du nettoyage aux caisses des supermarchés, de la poste aux abattoirs. “Invisibles” en temps normal, ils s’avèrent “indispensables” en temps de crise, mais ils demeurent toujours précaires et sous-payés. “La montée de la colère des blouses blanches dans le monde entier est susceptible de donner un coup d’accélérateur à un mouvement plus vaste : la révolte d’une classe de travailleurs qui retrouve sa fierté. La prise de conscience par les indispensables de leur valeur. Une classe invisible sortie de l’ombre et qui ne compte pas se laisser repousser aussi facilement dans les ténèbres” : on ne peut que souscrire à ces propos du président du PTB tout en espérant que face aux débordements de la deuxième vague et aux impérities des pouvoirs, le désespoir ne prenne pas le dessus sur la colère. La solidarité active avec l’ensemble de celles et ceux qui se retrouvent une nouvelle fois en première ligne est donc une exigence urgente et absolue.

Parmi d’autres leçons que l’on peut tirer la pandémie et qui sont évoquées dans l’ouvrage, on retiendra celle-ci : “la crise du coronavirus a fait éclater aux yeux de tous la faillite de la logique néolibérale en matière de soins de santé” et a mis en évidence le rôle crucial de la prévention et de la politique de santé à la fois sociale et territoriale pratiquée par les Maisons Médicales (celles de Médecine pour le Peuple, liées au PTB, mais aussi les autres…). Le lien ainsi créé et entretenu avec les patients a été d’une grande efficacité dans le suivi de la crise et des problèmes qu’elle a créés tant au plan médical que social.                                                                                                           La course aux vaccins que les grands laboratoires veulent s’annexer alors même qu’ils bénéficient de subsides publics est un autre aspect de la marchandisation de la santé sur lequel s’étend largement Mertens. De même qu’il rappelle les méfaits de la “silver economy”, l’industrie des séniors ou plutôt l’industrie au détriment des seniors. La marge bénéficiaire des multinationales qui investissent massivement dans les maisons de retraite atteint 15 % et ne peut se réaliser que grâce aux “économies” réalisées sur le dos des résident.e.s et des soignant.e.s . Face aux conditions de travail et d’équipement du personnel des maisons de retraite, ces chiffres sont insupportables.

Bien entendu, l’échec du néolibéralisme mis en évidence par la pandémie dépasse de loin le cadre des soins de santé. Au plan européen, la nécessité des aides d’urgence comme celle du plan de relance a fait voler en éclat les dogmes de l’austérité et des restrictions budgétaires. “Le séisme idéologique provoqué pat le Covid 19 a ébranlé la toute-puissance du marché : osez penser hors du cadre” s’exclame Peter Mertens qui propose notamment “la création de consortiums publics européens pour l’énergie, les transports, la transition écologique, les soins de santé”. Il appartient naturellement à un dirigeant politique de proposer des alternatives. Si les conditions de celles-ci semblent incontestablement plus favorables dans le contexte actuel. Leur formulation peut paraître quelque peu optimiste face à l’obstination des “maîtres du monde”, comme les appelait Bourdieu , d’en revenir au plus vite à la dictature du marché. Mais on sait que la détermination de l’action politique est un mélange subtil et obligé “d’optimisme de la volonté et de pessimisme de la raison”. Peter Mertens en appelle en conclusion à la fois à l’utopie et au réalisme. Les rapports de force sont fragiles et incertains. Mais on pourra faire sienne sa phrase de conclusion : “L’avenir appartient à ceux qui font tourner le monde.” Car, comme en témoigne efficacement ce livre, nous savons désormais qui sont ceux-là…

 

[1] Éditions Epo – Le Temps des Cerises, Anvers-Montreuil, 2020, 175 p, 16 €

[2] Pour rappel : « Le gouvernement Di Rupo, en place de 2011 à 2014, a fait passer la norme de croissance du budget de santé de 4,5 à seulement 3 %. Par la suite, le gouvernement Michel a encore abaissé ce plafond à 1,5 maximum. »

[3] Que j’assume même si je ne partage pas toutes les positions du PTB ni la manière dont il les exprime parfois.

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4 réponses à Le virus et la classe

  1. Michel Regnier dit :

    « Que j’assume même si je ne partage pas toutes les positions du PTB ni la manière dont il les exprime parfois »
    Cher Monsieur Le Paige, non seulement je pense exactement la même chose que vous mais j’ai très envie de rajouter : « Otherwise, What Else? »

    1. Hugues Le Paige dit :

      Indeed…

  2. Marc Sinnaeve dit :

    Merci Hugues pour cette présentation éclairante dans le black-out généralisé autour de ce livre.
    Marc

  3. Yvan Scoys dit :

    Merci Hugues!

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