L’impossible rocardisme

Si le totem scout de Michel Rocard – « Hamster Erudit »- a toujours ravi les commentateurs, il est un pseudonyme utilisé dans les années 60 par le jeune inspecteur des finances, militant du PSU, qui était porteur de sens : Servet. Michel Servet, humaniste protestant, d’abord condamné par l’inquisition catholique et ensuite par un tribunal protestant de Genève suite à sa controverse avec Jean Calvin. Condamné et cette fois exécuté en 1553. Servet était doublement hérétique… Dans le long conflit entre Rocard et Mitterrand – la « Haine tranquille » disait Robert Schneider, auteur de plusieurs ouvrages à ce propos- , il y avait aussi quelque chose de l’affrontement qui a toujours opposé les cultures catholique et protestante en France.

De juin 1954 à février 1955, Pierre Mendès France, dont Michel Rocard était l’incontestable héritier, a gouverné la France durant 232 jours durant lesquels il a mis fin à la guerre d’Indochine. Entre 1988 et 1991, Michel Rocard a été premier ministre de François Mitterrand (dans la douleur et parfois l’humiliation) durant 3 ans et 5 jours durant lesquels il a notamment conclu les Accords de Matignon sur la Nouvelle Calédonie. Il était sans doute le seul capable d’y arriver grâce à sa culture anticolonialiste peu répandue dans la gauche française. Aucun des deux hommes n’a gouverné sur le temps long et n’ a eu le destin présidentiel auquel ils auraient pu prétendre. Pierre Mendès France parce qu’il refusait les institutions de la Ve République, Michel Rocard parce qu’il n’avait pas la stratégie politique que celles-ci exigent.

Rénovateur/Réformateur proclamé de la gauche, avec ses amis de la CFDT tout en ayant longtemps fréquenté et même dirigé le PSU, un des phares du gauchisme soixante-huitard,[[ Pour l’anecdote, en 1971, avec la revue Mai nous organisions une série conférences avec Michel Rocard sur le thème « Quel parti pour la gauche », traduit par nos partenaires néerlandophones par « Quel parti pour la révolution ». Ce titre ne provoqua qu’un léger toussotement de l’orateur que j’emmenais sur les lieux du débat…]] Rocard incarnait bien cette « deuxième gauche » réformiste, décentralisatrice, hostile à l’étatisme, anti-communiste et qui voulait « réconcilier la gauche avec le réel ».[[ En général cette expression recouvre l’acceptation des règles de la société de marché…]] Agitateur d’idées, mauvais communicateur public mais brillant intervenant dans des cénacles plus restreints, Michel Rocard n’était pas un véritable politique (avec ce que cela comporte aussi de grandeur et d’exigence). Sa politique d’ouverture, un certain centrisme idéologique ne pouvaient trouver de traduction électorale dans le cadre des institutions gaullistes qui régissent toujours la France et que François Mitterrand avait non seulement adoptées mais pérennisées…à son profit.
Parce, pour avoir une chance de triompher, la gauche doit d’abord rassembler son camp, Michel Rocard ne pouvait être le candidat socialiste. Pour les mêmes raisons aujourd’hui – dans un contexte différent – François Hollande sera sans doute incapable d’affronter le deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017. A ce titre, les Valls et Macron qui se revendiquent de l’héritage rocardien ne peuvent avoir plus de prétentions. Michel Rocard lui-même avait récemment reproché aux deux hommes d’oublier de porter « une histoire collective »…

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