Italie : le désastre (dés) organisé

Le Cri, Edvard Munch, 1883

Le 3 août dernier, dans « La Repubblica », le journaliste Francesco Merlo exulte après l’accord politique passé entre Enrico Letta qui préside aux destinées du PD (Partito Democratico – centre-gauche) et Carlo Calenda, fantasque homme politique (et homme d’affaires)[1] qui a créé son propre parti Azione (social libéral) après un parcours mouvementé y compris au sein du PD. Il s’agit donc d’un accord de coalition sensé faire front à la droite et l’extrême droite en passe de remporter les élections législatives du 25 septembre prochain[2]. Le journaliste de Repubblica commente avec lyrisme ce qu’il n’est pas loin de considérer comme un accord historique : « Cette grande coalition nouvellement née est un autre pas, peut-être définitif, vers le Bad Godesberg d’Enrico Letta. Un choix définitivement occidental et européen de la gauche italienne. » Il poursuit : « C’est seulement aujourd’hui, en cet été 2022 que la gauche humiliée et résignée a relevé la tête (…) La gauche italienne a fait sienne le « style Draghi » non par imitation, qui est une non-valeur, mais par « citation créative » et par « faculté mimétique ». Ces lignes ne mériteraient pas une aussi longue citation si elles n’étaient pas aussi révélatrices de l’état du PD (et donc du « centre-gauche »), de la capacité de nuisance de ce personnage éminemment opportuniste et narcissique qu’est Carlo Calenda et enfin, ce n’est pas négligeable, de ce qu’est devenu « La Repubblica » dont son fondateur et directeur historique Eugenio Scalfari, décédé le 14 juillet dernier, avait fait jadis un journal de référence.

Il est donc intéressant — et révélateur — de s’attarder sur cette séquence politique qui peut sembler formellement anecdotique, mais qui en dit long sur l’état de la politique italienne. Une référence d’abord — et elle est loin d’être innocente — : « Bag Godesberg » est la localité où se déroula en 1959 le congrès du SPD et où la sociale démocratie allemande renonça à toute référence au marxisme et à la lutte des classes. Modernité, pour les uns, trahison pour les autres, par extension l’expression « Bad Godesberg » désigne le moment où la gauche se convertit définitivement au libéralisme. L’expression va revenir…

Le spectacle « Calenda » et l’agenda Draghi

Le contexte : pour avoir une chance de faire barrage au trio Meloni-Salvini-Berlusconi, le système électoral (et la réduction drastique du nombre de parlementaires adoptée en 2020[3]) exige de former une coalition. Pour rappel, en juin dernier lors d’élections municipales, Enrico Letta avait choisi la stratégie de l’alliance large (« campo largo ») qui regroupait autour du PD la gauche de « Sinistra Italia »[4], Europa Verde (éco-socialiste), les Cinque Stelle et les centre-droits de Calenda et de Renzi (Italia Viva). Avec, de surcroit, plusieurs têtes de liste choisies parmi les mouvements sociaux et qui ont su redonner vigueur et espoir à l’action politique. Le succès fut au rendez-vous (plusieurs villes reprises à la droite), mais tempéré par un taux d’abstention record (plus de 40 % dans certaines villes) et le fait que droite et extrême droite restaient majoritaires dans le pays. Par ailleurs, ce « modèle civique » n’est guère reproductible au plan national. Mais ce qui a surtout changé la donne, c’est le refus catégorique du PD de s’allier encore avec les Cinque Stelle après que ceux-ci aient refusé d’accorder la confiance au gouvernement Draghi (dont ils faisaient partie) en raison de divergences sur des revendications sociales et environnementalistes, mais aussi par nécessité d’exister politiquement. Le refus de vote des 5 Stelle, mais aussi celui de la Lega et de Forza Italia avait entrainé, le 14 juillet dernier, la démission de Draghi et la convocation de ces législatives. Pour Letta qui se revendique comme LE parti du Premier ministre (« la citation créative » pour dire comme La Repubblica), quitte à y perdre sa propre identité, le crime de lèse-Draghi était irrémédiable. Exit donc les Cinque 5 Stelle dont Letta avait pourtant fait de son alliance, la pierre angulaire de sa stratégie politique. On peut certes comprendre la difficulté de collaborer avec un mouvement et son président Giuseppe Conte qui accumulent les indécisions et les voltefaces. Mais les chiffres — et la sociologie électorale — sont là : les Cinque Stelle qui n’ont jamais été un mouvement de gauche portent DES revendications de gauche et ont capté, en son temps, un électorat de gauche désorienté et en déshérence.

Du même coup, Enrico Letta portait prioritairement son regard vers le centre et le centre droit, estimant sans doute que c’est sur la droite qu’il faut reprendre des voix… même s’il devait aussi se garder à gauche. Compliqué ce genre d’équation faite de contradictions insurmontables. Restait donc à constituer une coalition avec à la fois le centre droit de Calenda et la gauche de Fratoianni (Sinistra Italiana- SI)). Comme leurs programmes sont incompatibles (le marché contre la solidarité, la méritocratie contre l’égalité, le nucléaire contre la transition, l’atlantisme contre le pacifisme, etc.), seul un accord technique où chacun conserve son autonomie politique pouvait être envisagé. Et donc le premier accord est conclu le 2 août entre Letta et Calenda (et son alliée +Europa [libéral/européiste] d’Emma Bonino. À la surprise générale, le président du PD accorde 30 % des candidatures à Azione. Ce qui est sans rapport avec son poids politique réel. Et, de surcroit l’accord électoral est présenté par Calenda comme un accord politique qui a pour base exclusive « l’agenda Draghi » [en gros les « réformes » voulues par l’Europe en échange du plan de relance]. Calenda parade dans les médias, occupe le devant de la scène et reçoit les lauriers de La Repubblica. Fureur du côté de la gauche de voir le libéral mener la danse avec l’approbation tacite de Letta. Mais, on l’a vu, au risque de perdre un pan entier de son électorat et d’alimenter un peu plus l’abstention, celui-ci est contraint de signer un accord parallèle avec Sinistra Italiana [auquel s’oppose près la moitié de ses membres] et Europa Verde. Fin provisoire de la séquence et d’une semaine vaudevillesque. Mais quatre jours après avoir triomphé, Calenda dénonce l’accord. Il ne veut pas être associé à des « communistes ». Et significativement, il va utiliser les mêmes mots que le journaliste de la Repubblica, mais cette fois pour dénoncer Letta : «  Je me suis trompé, dit-il. Naïvement j’ai pensé que le PD était prêt à faire son Bad Godesberg. » Naturellement Calenda savait que l’accord avec la gauche était à la fois prévu et indispensable à la coalition. Qu’à cela ne tienne, coutumier du fait, Calenda retourne casaque et s’associe avec son meilleur rival, Matteo Renzi pour former un « troisième pôle » du centre. Comme Premier ministre et comme secrétaire du parti, Renzi a voulu anticiper Macron et a enfoncé le PD dans le marécage du social-libéralisme. Il a ensuite fait scission pour créer Italia Viva, un parti centriste et charnière qui peine à décoller, mais qui conserve sa capacité de nuisance. Calenda et Renzi ont en commun d’avoir un égo hypertrophié et de considérer la politique comme une activité à des fins personnelles : deux coqs dans le même poulailler, a commenté la presse. Mais le principe de réalité a imposé l’union improbable : sortant de la coalition avec le PD, pour se présenter seul Calenda devait rassembler 38 000 signatures d’ici le 21 août et, pour sa part, Renzi savait que seul, il risquait de ne pas atteindre le seuil de 3 % des suffrages indispensable pour obtenir des élus.

PD : Viser à gauche ou à droite ?         

Cette chronique des soubresauts préélectoraux peu relevés est cependant significative. Débarrassé, à son corps défendant de l’hypothèque Calenda, le PD va-t-il assumer une politique un tant soit peu plus à gauche ? Rien n’est moins sûr. En offrant la tête de liste PD pour le sénat à Milan à l’économiste libéral Carlo Cotarelli, Letta continue à donner des gages à droite. Une promotion d’autant plus piquante que Cotarelli avait déjà contribué, notamment, au programme économique de Calenda. En même temps [si l’on ose dire], le PD a quelque peu « rosi » son programme notamment en se prononçant pour un salaire minimum et en s’engageant à lutter contre les contrats précaires [installés jadis par Matteo Renzi et son « jobs act »] en favorisant les contrats à durée indéterminée pour les jeunes. Peppe Provenzano, responsable de la politique du travail au PD commente le programme en ces termes : « Nous devons aller dans les lieux qui ne comptent pas. Démontrer qu’ils peuvent compter sur nous. Si les salaires n’ont plus été augmentés depuis 1990, c’est aussi de notre faute », et d’ajouter « nous avons un programme clair, mais il doit s’accompagner d’une bataille politique cohérente ». En effet. Et il est vrai que le programme du PD a de vrais accents progressistes en matière de droits sociaux et civils, d’école et de transition écologique. Mais quelle très courte campagne va-t-il mener ? Comment concilier ce programme et l’appui indéfectible au « draghisme » ?

La question vitale pour le PD — en dehors même de l’échéance électorale — est de retrouver l’électorat populaire qui l’a progressivement quitté depuis deux décennies au fur et à mesure qu’il privilégiait les politiques social-libérales. La question est posée à tous les partis sociaux-démocrates ou de centre-gauche européens.[5] En Italie, on a baptisé le PD, le parti de la gauche ztl [zone de trafic limité] autrement dit des quartiers de centre-ville occupés par la classe moyenne supérieure [et les « bobos], et dont il a suivi les aspirations plus sociétales que sociales. Comme en France, les périphéries populaires sont désertées par les anciens partis socialistes qui ont modifié leur fond « de classe ». Certains au PD en sont conscients, mais ils demeurent minoritaires et ce ne sont pas les options de la direction actuelle qui modifieront ce rapport de force. On le sait, le poids de Sinistra Italiana et de Europa Verde sera marginal et sert essentiellement de couverture de gauche à la coalition. À gauche de cette constellation des tentatives sont en cours, mais elles sont bien hypothétiques tant dans la capacité de rassembler les signatures nécessaires à la présentation des listes que, le cas échéant, de dépasser les simples candidatures de témoignages. La plus crédible est sans doute l’Union Popolare dont le candidat porte-parole est l’ancien maire de Naples Luigi De Magistris. L’Unione qui présente un programme classique de gauche radicale : « C’est un programme pour la paix, résume De Magistris, pour la justice sociale et environnementale, pour les droits des travailleurs, pour les étudiants, pour les pensionnés. Pour tous ceux qui ces dernières années se sont sentis blâmés par ceux qui, riches et privilégiés, refusent d’admettre que les politiques qui leur garantissent richesse et privilège détruisent le pays. » Cette affirmation pacifiste mise en avant du programme détonne évidemment avec le climat hyperatlantiste et guerrier que l’on retrouve dans la plupart des partis et des médias italiens. L’Unione Popolare est notamment soutenue par Rifondazione Communista et Potere al Popolo ainsi que par des mouvements sociaux et des intellectuels. Mais le défaut majeur de ces listes est qu’elles ne sont concoctées à la dernière minute que pour une échéance électorale et ne correspondent à aucun travail politique commun.

Le laboratoire politique, encore…

Difficile de na pas sombrer dans le pessimiste à cinq semaines à peine de cette confrontation électorale majeure qui permettra peut-être pour la première fois depuis, le « ventennio » mussolinien à une Première ministre d’extrême-droite de diriger le pays.

Ce désastre [dés] organisé a encore bien des origines. Dire que l’Italie est un laboratoire politique est un truisme. Elle l’a été pour le meilleur avec le rôle joué par le PCI jusqu’en 1991 [date de son autodissolution] et le pire avec le Berlusconisme qui pendant deux décennies anticipait le trumpisme. Et encore, paradoxe pour l’un des pays les plus politiques au monde, avec les tentatives répétées de retirer le gouvernement du pays aux partis politiques pour le confier aux « techniciens » [économistes ou banquiers][6] généralement appuyés par de larges majorités priées le plus souvent de soutenir des politiques d’austérité. Il y a là aussi, sans doute, un vieux rêve libéral [celui qui va de Hayek à Giddens] de subordination, voire de disparition de la politique au profit de l’économie.

Cela dit, la crise sanitaire et ses conséquences ont partiellement modifié ce cadre notamment en matière d’austérité et de libéralisation à outrance. Mario Draghi en a évidemment tenu compte notamment dans les mesures proposées dans le cadre du projet de relance européen. Mais, comme toujours dans ces cas de figure, de par leur formation et de leur passé professionnel et idéologique, ces « techniciens » adoptent le point de vue patronal, matinée parfois, de quelques mesures sociales [comme ce fut le cas avec Draghi]. Ils ne peuvent totalement ignorer les partis politiques, mais ils peuvent, à leur manière, paralyser la scène politique… jusqu’à ce que celle-ci prenne sa revanche. Si le concept de « bonne gouvernance » est un fourre-tout qui sert généralement de justification à des « réformes » libérales qui ne sont pas nommées, la question du « bon et du mauvais gouvernement », pour reprendre la parabole des fresques d’Ambrogio Lorenzetti[7] ne peut pas être ignorée dans un état qui a été mis en coupes réglées par un demi-siècle de domination démocrate-chrétienne et vingt ans de berlusconisme. La critique de la politique et des politiques a quelques raisons d’être, qu’elle débouche sur le succès de partis antisystèmes ou la naissance de gouvernements de techniciens. Mais l’un comme l’autre finit par entrainer la déliquescence ou l’asphyxie de la politique et se traduit alors par une abstention massive. Ces dernières années, plus que tout autre pays, l’Italie a connu ces situations. Et comme par ailleurs, le fait que, dans leur conversion au social-libéralisme, les formations de [centre] gauche aient mené au pouvoir la politique de la droite n’a fait qu’accentuer le phénomène.

Si la volonté existe, la pente sera dure à remonter. Mais la question est cruciale, car encore une fois l’Italie risque d’être le laboratoire politique de l’Europe. Cette fois, comme un cauchemar grimaçant.

 

 

 

 

[1] Deux fois ministre du Développement économique dans les gouvernements Renzi et Gentiloni (2016 à 2018)

[2] Voir le Blog-Notes du 14 août dernier : https://leblognotesdehugueslepaige.be/italie-le-desastre-annonce/

[3] À l’initiative des Cinque Stelle et soutenue par le PD, les deux partis étant alors partenaires de gouvernement.

[4] Sinistra Italiana, fondée en 2017 (écosocialisme et réformisme radical) regroupe personnalités et militants issus notamment de SEL (Sinistra, Ecologia e Liberta), des dissidents de gauche du PD et d’anciens élus 5 Stelle. Dans l’opposition au gouvernement Draghi. Pacifiste et anti atlantiste. Allié de Europa Verde, a décidé de former une coalition avec le PD (comme lors des municipales de juin 2022) malgré une forte opposition de la base. Dirigé par Nicola Fratoianni.

[5] Je revois à ce sujet au passionnant ouvrage de Mateo Alaluf, Le Socialisme malade de la social-démocratie, éditions Syllepse, 2021, 222 p., 18 €

Et à l’article que j’y ai consacré : https://www.revuepolitique.be/social-democratie-histoire-dune-abdication/

[6] Les Présidents du Conseil Carlo Azeglio Ciampi (1993-1994), Lamberto Dini (195-1996) et Mario Monti (2011-2013)

[7] Les fresques ont été commandées par le gouvernement de la ville de Sienne, qui entre 1287 et 1355, était gouvernée par neuf citoyens renouvelés en un conseil de « gouverneurs et défenseurs de la commune et du peuple ». Ils faisaient le serment d’utiliser « tous les moyens possibles » pour « la conservation, l’augmentation et la magnificence du régime en place ». Elles figurent dans la Sala della Pace du Palazzo Pubblico de Sienne.

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5 réponses à Italie : le désastre (dés) organisé

  1. Alain Berenboom dit :

    intéressante analyse et excellent rappel du « pire qu’a connu l’italie le berlusconisme mais, il ne faut pas l’oublier, les brigades rouges (y compris l’assassinat d’aldo moro) qui ne sont pas pour peu dans la tentation du berlusconisme de beaucoup d’italiens

    1. Hugues Le Paige dit :

      Merci du commentaire. Cela dit, je ne pense pas que le succès de Berlusconi ait un rapport direct avec les Brigades Rouges ( et l’assassinat de Moro qui date de 1978.) A l’époque c’est surtout la DC qui bénéficie, si l’on ose dire, de l’action terroriste et le PCI qui en est la ,première victime alors qu’il a été au premier rang de la lutte antiterroriste.
      Berlusconi arrive au pouvoir en 1994 après avoir été introduit en politique par le socialiste Bettino Craxi ( ensuite condamné- notamment- pour corruption et ayant fuit en exil en Tunisie). Or les BR commencent a être mis hors de combat au début des années 80. Berlusdconi a surtout profité de l’implosion des partis politiques suite à l’Opération main propre des juges Milanais en 1990. Pour rappel la Démocratie chrétienne, le PSI et tous les petits partis « laïcs », tous impliqués dans les scandales sont rayés de la carte politique. Le PCI, lui, s’auto-dissout en 1991 évidemment pour d’autres raisons. Berlusconi profite de ce « vide politique » et exploite habilement le sentiment de rejet des partis politique exprimé par les Italiens. C’est aussi l’époque ou apparait le Lega ( alors du Nord)

  2. Thierry Garrel dit :

    Très détaillé et très instructif sur la crise de nos démocraties.

  3. Evelyne PERRIN dit :

    Magnifique. On cprend mieux vmentbun pays qui a vu des forces politiques révolutionnaires et libertaires bien que marxistes en est arrivé là

    Nous sommes aussi en pleine déliquescence et compromission des reliquats dits de « goche » en France depuis la traîtrise de Hollande.
    Seule solution la lutte l’insurrection et la puissance collective sans donner son pouvoir
    Evelyne PERRIN, ayant eu l’honneur de fi.ancer une recherche de Tony Negria son arrivée en France en refuge

  4. Michel Di Mattia dit :

    Un grand merci pour cette chronique sur les soubresauts préélectoraux de cet été en Italie. Cette séquence me semble être indicative, encore une fois, du décalage entre la classe politique italienne et l’état réel de la société. Malgré tous les écrans de diversion, comme nous le rappelle encore Eurostat, la pauvreté impacte aujourd’hui plus de 11 millions de citoyen.ne.s dans la péninsule. La précarité concerne directement dans leur chair près d’un Italien ou d’une Italienne sur quatre.
    Au regard des perspectives inquiétantes d’inflation (non combattue par la BCE) et d’envolée non contrôlée (ni à l’échelle européenne, ni nationale) des prix de l’énergie, et ce malgré une proposition de plafonnement par le gouvernement Draghi, il n’est pas difficile de présupposer que les mois qui vont suivre l’élection du 25 septembre seront à tout le moins déterminants sur le plan social, et aussi sur le plan politique.
    Après les palabres des (dés)alliances de l’été, l’automne risque donc bien d’imposer au nouveau gouvernement un agenda socio-économique, au-delà des mesures d’extrême urgence sociale. Il sera dès lors difficile d’expliquer, en hiver ou même au printemps, que l’élection directe du chef de l’Etat soit la mesure la plus urgente, ou d’en faire, comme le prétend maladroitement Meloni, un enjeu de stabilité économique.
    Quant au Parti démocrate, il est aujourd’hui compliqué pour son dirigeant actuel d’opérer un tournant plus marqué à gauche sans perdre irrémédiablement une partie non négligeable du parti (l’aile « franceschinienne »). Sur le plan tactique, plus encore que stratégique, il serait sans doute désastreux de l’envisager immédiatement. Sans remettre en cause l’engagement de gauche du vice-secrétaire Provenzano, il est peu probable que ses priorités reviennent par la suite à l’agenda, si ce n’est sous la pression sociale et/ou avec le concours des revendications syndicales (surtout de la CGIL). Provenzano lui-même, qui a déjà le mérite de l’évoquer, parle de bataille politique, soit d’un enjeu qui suppose au préalable de renouer le contact avec les réalités de tous ces lieux oubliés ou de toutes ces banlieues devenues invisibles.
    S’il me semble inadéquat de (re)parler de « Bad Godesberg » à un moment où la social-démocratie en Europe, bâtie fondamentalement sur la croissance (productive), se cherche un nouveau souffle, il est par contre opportun, surtout dans le cas de l’Italie, de parler d’amnésie. Le pays pourrait d’abord se souvenir de qui parmi son personnel politique actuel ou en retraite, a consenti par ses liens divers et variés une dépendance énergétique aussi importante vis-à-vis de la Russie.
    Si l’Italie devait recouvrer la mémoire, à un siècle de distance, le symbole d’un gouvernement dirigé par une héritière du parti du faisceau devrait faire frémir. Mais le retour à la mémoire pourrait aussi être utile pour redécouvrir l’actualité de certains discours, comme celui sur l’austérité morale (entendez juste et non budgétaire), susceptible d’inspirer une gauche qui se chercherait ailleurs que dans l’abstention (de vote ou d’action). Enfin, pour (ré)évoquer le rôle de « laboratoire politique », le berlusconisme est sans doute le préambule du trumpisme mais aussi me semble-t-il d’une « démocratie de marché » (expression empruntée à Lionel Jospin à propos des mécanismes de conditionnement du marché financier sur la sphère publique). L’austérité morale est quant à elle à rapprocher des aspirations de soutenabilité d’une gauche sociale et écologique, qui au 21ème siècle entendrait combattre par la sobriété le consumérisme, l’exploitation illimitée et irraisonnée de l’environnement et la dégradation politique, morale et culturelle du modèle social européen.

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