De Bye, Bye Belgium à l’IA : la guerre du vrai et du faux

Il y eut le 10e, le 15e et bientôt il y aura le 20eanniversaire de « Bye Bye Belgium », le vrai-faux journal télévisé de la RTBF qui annonçait la fin de la Belgique sur le mode du « docu-fiction ». Et entre ces commémorations, les prétextes ne manquent pas pour revenir sur l’évènement.[1] C’était le 13 décembre 2006. À chaque échéance le monde médiatique s’extasie — et la RTBF s’autocélèbre — au souvenir de cette transgression télévisuelle qui provoqua durant quelques jours des polémiques parfois virulentes en particulier du côté du monde politique pris au dépourvu et qui avait le vague sentiment — justifié — de s’être fait manipulé. Mais au fil du temps, on ne retint que l’audace et d’audience, réelle l’une et l’autre. Mais il est significatif que la télévision publique n’ait jamais véritablement fait les comptes de cette expérience qui voulait mélanger le vrai et le faux, la fiction et le réel jusqu’à ne plus distinguer l’une de l’autre. [2] La seule tentative d’analyse critique de BBB fut celle de Jean François Bastin début 2007 qui disséquait les comportements hésitants et contradictoires du présentateur, de la rédaction du JT et des responsables de la RTBF durant cette soirée sans précédent. Mais une fois l’émission réalisée (sous le titre « Patatras »…), sa diffusion fut bloquée par l’Administrateur de la RTBF, Jean Paul Philippot.

La culture de la confusion

Cette culture de la confusion des genres aboutit donc à une absence totale de regard critique sur cette « révolution télévisuelle » que revendiquaient ses auteurs. Et durant ce « JT très spécial » où, en fonction de la réaction des téléspectateurs, se suivaient des bandeaux contradictoires (« Ceci n’est pas une fiction » suivie de « Ceci est une fiction », le présentateur lui-même se perdait dans ses rôles alternés et contradictoires de journaliste [le supposé vrai] et de comédien [le faux avéré].

Cet exercice très particulier de l’information doit être contextualisé sur deux plans. Celui de l’époque d’abord — le début des années 2000 — avec l’évolution de la politique de l’information au sein d’un service public en crise. Mais il faut aussi aujourd’hui relire cette démarche à la lumière de l’émergence de l’intelligence artificielle qui pose en permanence la question du vrai et du faux et dont la technologie permet de multiplier les programmes comme BBB avec une efficacité encore plus redoutable.

« Dans les programmes de divertissement [et dans les retentissements qu’ils ont et qu’ils auront sur les programmes d’information pure], le fait que la télévision dise la vérité compte toujours moins par rapport au fait qu’elle soit “vraie”, qu’elle soit vraiment en train de parler à un public qui à son tour [comme d’autres simulacres en témoignent] y participe. » [[La guerre du faux, Umberto Eco, Biblio essai, Paris, 1985, p.206]]

Ce texte visionnaire d’Umberto Eco [qui date de 1983] résume parfaitement les questions posées par le JT fictionnel de la RTBF. De l’influence du divertissement sur l’information, être [paraître] « vrai » plutôt que « dire la vérité » : ces quelques lignes de l’auteur du « Nom de la Rose » nous ramènent à l’essentiel.

Au lendemain de la diffusion de BBB[3], j’écrivais ces lignes dont je ne retirerais aucun mot :  On peut s’interroger «  sur les réelles motivations des dirigeants de la RTBF. Car l’introduction d’un docu-fiction au sein d’un faux JT intervient au moment où l’information du service public traverse une crise profonde. La politique d’imitation de la concurrence a définitivement fait faillite au bénéfice de cette dernière […] D’autre part, le mélange des genres n’est pas une innovation. De plus en plus, l’information télévisée dans son ensemble veut se raconter comme ‘une histoire’, avec des ‘personnages’ et des procédés narratifs issus précisément de la fiction. La ‘feuilletonisation’ de l’information est, elle, un héritage direct du langage de la téléréalité. D’une certaine manière, dans la logique à l’œuvre, le passage à l’acte était inévitable. A force de vouloir anticiper l’événement [autre caractéristique de la télévision contemporaine], on finirait bien par l’inventer. L’information devait devenir un jour ou l’autre produit de l’imagination/émotion. La ligne jaune a été franchie d’autant plus aisément, que des dirigeants du service public ont ‘théorisé’ cette évolution : les uns évoquant au nom de la modernité la nécessité d’une émission politique ‘de divertissement’, d’autres plaidant pour une pédagogie des enjeux ‘par le spectacle’, sans oublier la défense d’une ‘histoire évasion’. La confusion des genres représente aujourd’hui une culture dominante à la télévision : c’est elle qui donne le ton.” Voilà pour le contexte de l’époque.                                            J’ajoutais : “Cela ne doit pas faire oublier que le rapport entre fiction et réel est un rapport complexe, en particulier à la télévision. Le documentaire est une reconstruction du réel avec, très clairement assumés, une mise en scène, des ressorts dramatiques, des effets de narration. Le documentaire est aussi un regard personnel, l’expression d’un point de vue, mais qui a pour règle absolue le respect de la personne filmée et celui du spectateur à qui il laisse une place dans l’interprétation de la création. Parfois, notamment face à l’indicible ou l’inmontrable, la fiction est aussi la seule manière d’approcher le réel.

Le docu-fiction, genre hybride par nature mélange, lui, les codes et les écritures. Très souvent, il surexploite le spectacle et l’émotion. Un genre très à la mode, susceptible de dérapages précisément parce qu’il efface les frontières. Mais le docu-fiction est toujours annoncé en tant que tel (…) L’information télévisée, depuis toujours, a recours à des techniques liées au spectacle. La mise en image est aussi une mise en scène. Le simple choix d’un cadre, le champ d’une caméra obéit à des choix esthétiques qui ne sont jamais innocents dans la représentation du réel. Les territoires sont donc perméables, mais l’effacement pur et simple des frontières entre fiction et réel, la primauté accordée au spectacle constitue une transgression qui ne peut pas être sans conséquence pour l’avenir de l’information de service public. »

L’irruption de l’IA

Le docu-fiction est un genre qui est aujourd’hui moins présent, mais le développement de l’IA risque de le remettre au goût du jour avec encore plus confusion. L’irruption des entreprises de l’IA dans le champ médiatique[4] se caractérise d’abord par une double conséquence dramatique : la diminution drastique du nombre de journalistes que ces entreprises entendent remplacer (avec la bénédiction d’une partie des magnats des médias) et le pillage systématique et sans contrepartie des contenus encore publiés par la presse. L’apparition récente des ‘résumés IA’ entête des pages Google peut à terme prendre la place des médias et des diverses structures qui jusqu’ici offraient des réponses aux questions posées sur le Net. Mais l’effet massif et le plus pernicieux pour le citoyen est le mode de fonctionnement de l’IA en matière d’information. D’une certaine manière, l’IA s’interpose fait écran entre les médias et les lecteurs. Elle puise dans les innombrables sources dont elle dispose, mais sans que celles-ci soient spécifiées ou hiérarchisées. Impossible de distinguer la part de l’information vérifiée de la rumeur colportée par des sites complotistes, de vérifier l’apport respectif d’une enquête et d’une campagne de promotion. Bref plus que jamais et encore davantage que dans la démarche de BBB, la distinction entre le vrai et le faux deviendra impossible et cela parfois au profit de manœuvres politiques anti démocratiques. Par ailleurs, il y a l’utilisation technologique de l’IA dans la fabrication des images.

À l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la catastrophe de Marcinelle, le 8 août dernier, pour la première fois la RTBF a eu recours à l’IA pour reconstituer le drame au sein de la mine. Du point de vue de la représentation et du spectacle, ce fut une réussite. On nous a longuement expliqué toutes les précautions techniques et déontologiques qui avaient été prises. Mais l’IA n’est pas contrôlable et la tentation sera grande d’y recourir systématiquement. L’absence d’images et, quand il y en a, le cout des archives, sans compter l’efficacité et la facilité technique de ‘recréer’ un événement viendront rapidement au bout des méfiances et des résistances. On n’a pas de peine à imaginer ce que serait un BBB à la sauce IA. Plus que jamais la confusion entre le vrai et le faux menace  l’information. Et on n’a pas l’impression qu’une réflexion globale et partagée soit aujourd’hui mise en œuvre sur cette menace qui touche aux fondements de la démocratie.

 

 

 

[1] Pas plus tard que le 3 août, dans sa série « le jour d’après » Le Soir revient sur les affres du présentateur du « JT très spécial ».

[2] Une exception : le 9 décembre 2021, l’excellente émission de Bertrand Henne et Hélène Maquet revenait sur 15 ans de polémique. Mais il s’agissait surtout de donner une parole feutrée aux partisans de l’émission et à ses opposants au sein de la rédaction du JT.

https://auvio.rtbf.be/media/l-histoire-continue-revivre-les-grands-dossiers-mediatiques-l-histoire-continue-2840857

[3] « La culture de la confusion », Hugues Le Paige, Opinions, La Libre Belgique du 15/12/2006 : https://www.lalibre.be/debats/opinions/2006/12/15/la-culture-de-la-confusion-ERUYPRIPMVFMNLP2L2FYS4KXQQ/

[4] Voir Le Monde 03/06/2026

Ce contenu a été publié dans Blog. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à De Bye, Bye Belgium à l’IA : la guerre du vrai et du faux

  1. Ouardia DERRICHE dit :

    Il en est de l’introduction de l’IA dans l’information 8comme de l’imposition du vote électronique pour les élections en Belgique. Dans les deux cas, la préservation de la démocratie ou du contrôle démocratique est le cadet des soucis de nos (ir)responsables politiques.

  2. « De plus en plus, l’information télévisée dans son ensemble veut se raconter comme ‘une histoire’, avec des ‘personnages’ et des procédés narratifs issus précisément de la fiction. » Petite remarque à propos du mot « histoire », pour éviter une confusion. Ayant donné des cours de journalisme audio-visuel, j’ai souvent cité ce que m’avait dit Gérard Valet alors que j’avais quelques jours de métier : « Quand je suis sur antenne, je m’assieds sur le bras du fauteuil de l’auditeur et je lui raconte une histoire ». Cette phrase m’est restée un guide jusqu’à mon dernier passage sur antenne, et elle m’a servi lors de spectacles. Cela n’a rien à voir avec une « feuilletonnisation » de l’info, c’est plus une question de relation, qui implique un ton, un vocabulaire aussi. Parler À quelqu’un, pas seulement énoncer. Par ailleurs, faut-il dire que je garde de ce faux journal une nausée que le temps n’a pas diminuée ? Petit scandale dans ce grand scandale, il a impliqué que les journalistes participants gardent le secret, y compris vis-à-vis de leurs confrères, ce qui rendait impossible toute concertation sur la déontologie.

  3. Franco Carminati dit :

    Merci pour cet article qui explique pourquoi l’émission BBB a pu à raison créer un profond malaise. Et bien entendu l’IA pourra ajouter de la confusion et rendre la recherche de vérité plus ardue; même si l’IA pourra sans doute rendre des services moyennant des précautions qu’il faudra apprendre à domestiquer.
    Toutefois la phrase suivante de l’article « Impossible de distinguer la part de l’information vérifiée de la rumeur colportée par des sites complotistes… » suscite chez moi un malaise tout aussi important tant nombre d’informations prétendument vérifiées dans beaucoup de médias dominants peuvent s’avérer éloignées de la vérité ou au moins fortement biaisées (c’est particulièrement vrai dans le domaine des relations étrangères et la géopolitique), et tant le mot « complotiste » a pu être exploité pour éviter l’exercice de l’argumentation et dénigrer ainsi à bon compte certaines démarches pour comprendre le monde dans lequel nous évoluons.

  4. Jean-Jacques Jespers dit :

    On a qualifié Bye Bye Belgium de docufiction. Il me semble qu’il y a là une inversion axiologique. La docufiction est la représentation, par des moyens symboliques, d’une réalité scientifiquement ou historiquement avérée. En bâtissant une intrigue, en recourant à des comédiens et à des images de synthèse, la docufiction parvient à nous représenter une réalité qui n’était pas représentable par l’iconographie, et cela sous la forme d’une fiction. Dans le cas de Bye Bye Belgium, c’est exactement l’inverse. Il s’agissait de représenter une situation imaginaire en utilisant les formes et les codes qui sont traditionnellement ceux de l’énonciation de la réalité : le décor et le présentateur du JT, les journalistes qui jouent leur propre rôle, les formats de reportage auxquels le JT nous a habitués, le direct avec ses didascalies, etc. Le projet était donc d’insuffler de la vraisemblance à un scénario complètement fictif en lui donnant la forme d’une réalité, alors que la docufiction, elle, nous donne à voir une réalité avérée sous la forme d’une fiction. Le genre de Bye Bye Belgium devrait selon moi être qualifié plutôt de «faux documentaire» ou, selon un mot-valise français, documenteur (formé sur documentaire et menteur) ou encore, selon un mot-valise anglais, mockumentary (composé de mock pour mockery «imitation, parodie» et documentary). Les ancêtres du genre documenteur sont la célèbre émission de radio d’Orson Welles The War of the Worlds d’après le roman de H.G. Wells (1938) ou le non moins célèbre film The War Game (1965) de Peter Watkins : celui-ci devait réaliser une fiction mettant en scène une attaque nucléaire sur la Grande-Bretagne ; il adopta la forme du documentaire et le résultat fut tellement réaliste que la BBC refusa de diffuser le film, craignant des mouvements de panique. Le programme de la RTBF comprenait quelques extraits de reportages rattachés au mode informatif, mais la quasi-totalité du contenu ressortissait au mode de la fiction, adoptant cependant, par feintise, le mode d’énonciation de l’information. Il s’agissait donc bien, le 13 décembre 2006, d’une fiction pure et même, plus précisément, d’une satire. Dans cette mesure, le débat déontologique autour de Bye Bye Belgium est décentré et faussé : on ne demande pas à une œuvre d’imagination de respecter les règles déontologiques de l’information. Le principal reproche que l’on puisse faire aux promoteurs de l’émission, c’est d’avoir tenté a posteriori de la faire passer pour une analyse politique plausible et fondée, ramenant ainsi le débat, de manière injustifiable, sur le terrain de l’information.
    De leur propre aveu, les responsables de cette programmation avaient sous-estimé à la fois la crédulité du public belge francophone et la crédibilité de leur propre média. Ils avaient sans doute aussi surestimé le niveau de connaissances politiques, juridiques et médiatiques de leur public, et surtout des couches les plus vulnérables de celui-ci. C’était un pari risqué. Le choc psychologique pouvait avoir un effet positif en termes de marketing, de positionnement symbolique de La Une : elle apparaîtrait comme une chaîne novatrice, ne manquant pas d’audace. À l’inverse, l’opération pouvait aussi provoquer une rupture du contrat de confiance entre le public et sa chaîne, puisque des professionnels reconnus, auxquels le public se fie pour être tenu au courant de la réalité du monde, ont raconté des carabistouilles pendant une heure et demie. Or ce qui fait encore, dans une large mesure, la caractéristique d’une chaîne publique, c’est précisément cette conviction du public qu’elle est plus fiable que d’autres, du moins dans ses séquences d’information. Le «coup» du 13 décembre 2006 aura cependant eu au moins un mérite: celui de ramener l’attention d’un nombre important de citoyens vers les termes du débat entre les élites politiques de nos deux communautés. Grâce à l’émoi suscité par la fiction, qui a attiré près de 600 000 spectateurs (soit un Belge francophone sur cinq), le débat «sérieux» qui a suivi rassemblait encore 300 000 personnes peu avant minuit : un score tout à fait exceptionnel à cette heure-là.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *