Soixante dix ans après la catastrophe de Marcinelle, on a rendu hommage ce 8 août aux 262 mineurs (dont 136 Italiens)[1] qui y ont trouvé la mort. Mais cette célébration oublie de rappeler les conditions de travail dantesques qui étaient imposées aux travailleurs. Ce n’est pas le hasard ou un concours de circonstances qui a fait 262 victimes. La « catastrophe » était inscrite dans les règles d’un système — capitaliste pour ne pas le nommer — dont la course au profit a toujours prévalu sur la sécurité des mineurs astreints à des conditions de travail héritées du XIXe siècle.
En son temps, un homme avait décrit et dénoncé ce fonctionnement. Le militant pacifiste Jean Van Lierde ( 1926-2006) refusait le service militaire et se battait pour la reconnaissance du statut d’objecteur de conscience. En 1952, après la prison et de nombreuses arrestations, il entre au charbonnage du Bois du Cazier comme mineur de fond en lieu et place du service militaire. Jean van Lierde indique bien le sens de son combat. II a accepté cette proposition (deux ans à la mine) parce qu’elle préfigure officieusement le service civil. Mais il dit aussitôt qu’il se place « dans l’optique d’un syndicalisme de combat et d’une lutte contre la guerre ». L’anticapitalisme et le pacifisme sont inséparables.
Jean Van Lierde a raconté son expérience dans une brochure[2] : « Six mois dans l’enfer d’une mine belge »[3]. Il précise : « En écrivant ces pages, j’ai conscience de remplir un devoir élémentaire et nécessaire de solidarité profonde avec les dizaines de milliers de camarades qui continuent à souffrir quotidiennement dans ce sordide enfer des fosses. » Jean va en effet écrire un texte fondateur et hélas anticipateur sur son expérience dans les charbonnages. « Six mois dans l’enfer d’une mine belge »[4] est le récit de sa vie dans le Charbonnage du Bois du Cazier, quatre ans avant la catastrophe de Marcinelle. C’est un cri, c’est Zola !
Il dénonce avec la force de l’indignation les conditions de travail qui ne pouvaient que conduire au drame. Les travailleurs italiens littéralement projetés à plus de 1000 mètres de profondeur sans la moindre formation, les « porions » qui harcèlent les hommes engagés dans des veines oppressantes et irrespirables, l’absence de toute règle de sécurité, les chevaux torturés et les hommes brutalisés, les corps broyés et ensevelis sous les roches, les blessés forcés de reprendre le travail par des médecins au service des patrons, les menaces et les coups des contremaîtres, les salaires diminués de 4/5 pour production insuffisante. La description que fait Van Lierde de l’enfer des mines explique à elle seule l’allongement quotidien des victimes des charbonnages du Borinage.
Mais l’objecteur s’en prend aussi aux abus de pouvoir des patrons et des gouvernants, à l’hypocrisie de la presse et de la monarchie. Il évoque ceux qui viennent rendre hommage aux victimes des catastrophes minières : « les ministres prenaient l’air grave de circonstance en arrivant à l’endroit du cataclysme, juste après avoir terminé (…) un discours traditionnellement magistral sur l’impérieuse nécessité d’un accroissement de la production et l’impossibilité d’augmenter les salaires. Puis, un jeune monarque flanqué de ses tuteurs nobles venait redire aux pauvres combien la Couronne suintait de douleur à ces instants, combien le Palais était accablé ! Que ne l’est-il chaque jour de l’année où suent les prolos ? (…) Comment, en effet, ne pas dénoncer cette sadique hypocrisie de la presse et des pouvoirs, toujours à l’affût du sensationnel pour se mettre des auréoles de charité, mais bafouant jour après jour la justice et les revendications du peuple exploité par l’économie capitaliste et colonialiste ? »
Quel souffle ! Van Lierde harangue, bouscule, dénonce « la féodalité des potentats de l’or noir ». Il met aussi en garde contre « le réarmement — on est en pleine guerre froide — qui favorise outrancièrement la mise au pas des syndicats ». Contre la course sans fin à la productivité et au profit, il appelle à l’union des travailleurs chrétiens et socialistes. Ce qui sera aussi une constante de ses combats.
Un peu plus de 70 ans après sa première parution, ce texte reste un témoignage indispensable sur l’enfer des mines. Mais il résonne encore avec force aujourd’hui. La course effrénée au profit a pris d’autres visages, mais elle demeure d’une violence qui justifie toujours la radicalité des propos de Jean Van Lierde. Et face au militarisme renaissant, sa parole pacifiste demeure d’une portée vitale, lui qui disait : « De l’occupation étrangère on peut toujours se libérer. Des cimetières collectifs, personne ne ressuscite jamais ».
[1] La catastrophe mettra aussi en évidence les conditions de l’immigration italienne après la Deuxième Guerre mondiale. Une immigration organisée et conçue comme un pur et simple marché : des hommes contre du charbon.
[2] La Brochure est disponible sur le site de « Agir pour la Paix » : https://agirpourlapaix.be/ressources/
[3] Six mois, car après ce laps de temps Jean Van Lierde qui a déjà été l’objet de trois préavis comme « agitateur » sera définitivement mis à l’index des charbonnages belges. Il sera comme il l’écrit ironiquement « le seul mineur de fond chômeur durant la bataille du charbon ».
Merci mille fois, Hugues d’évoquer Jean et sa brochure et de renvoyer au site d’Agir pour la paix. Je n’ai pas vu d’autre relation de ce texte dans la presse ces jours-ci. Si la catastrophe a pu être expliquée techniquement par la négligence ponctuelle d’une personne, il est évident que le contexte était mortifère. D’ailleurs il y avait régulièrement dans les charbonnages des accidents avec des décès, et Jean en parle et met clairement en cause la recherche du profit et le peu de cas qu’on faisait des souffrances humaines.
Merci pour ce rappel de JM Van Lierde et l’analyse, socio-politico-économique. J’ai une longue histoire avec le Bois du Cazier, depuis mes 11 ans au moment de la catastrophe
En colonie à OOstduinkerke ce jour là, avec des enfants de la région de Charleroi, je me souviens des enfants, nos copains, copines, que la famille venait chercher parce qu’un membre était dans la mine peut-être. Anecdotique apparemment mais très marquant et à la premère origine de ms militances
merci pour ce texte fort qui remet en mémoire le combat.de Jean Van. Lierre.
F.L
Grand merci à Hugues Le Paige de rappeler ce combat syndicaliste de Jean Van Lierde, objecteur de conscience au service mllitaire, ayant dû travailler comme mineur de fond à Marcinelle à cause de ses convictions pacifistes.
Il est très important de rappeler le combat pacifiste mené par Jean Van Lierde. Les conditions de travail dramatiques dans les mines de charbon ont non seulement conduit à la célèbre catastrophe du Bois du Cazier, il y a 70 ans, contre laquelle Jean avait très justement mis en garde, mais tout au long du XIXe siècle et pendant une grande partie du XXe siècle, les mines du Borinage et du bassin de Charleroi ont été le théâtre de nombreux décès et blessés. Mais aussi de grandes grèves et de la répression policière.
J’ai visité aujourd’hui la passionnante exposition au Château de Boussu, qui se tient encore jusqu’au 31 octobre : « L’épopée du charbon, en Europe et au Borinage ».
https://www.visitmons.be/fr/agenda/lepopee-du-charbon-en-europe-et-au-borinage-749274
ou http://www.chateaudeboussu.be
Excellent rappel pour ceux qui iront hypocritement « commémorer ce triste accident » aujourd’hui.