
Photo La France Insoumise
« Nous sommes postés à la fenêtre du temps long » : ces mots prononcés le 7 juin par Jean Luc Mélenchon adossé à la Basilique de Saint Denis auraient pu être ceux de François Mitterrand. Pour l’ouverture — réussie — de sa campagne présidentielle, le dirigeant des Insoumis avait revêtu ses habits mitterrandiens. Le Mitterrand de Mélenchon est naturellement celui de 1981, de l’union de la gauche et du programme commun. Pour le reste, c’est autre chose. Mais en dépit des divergences politiques, il y a aussi un attachement personnel que l’on sous-estime. Il est très fort. En janvier dernier, lors du 30e anniversaire de la mort du Président, Mélenchon écrivait : « François Mitterrand, l’homme, me manque. » Il y a aussi une manière de convoquer l’histoire en politique qui est commune aux deux hommes. Une façon de parler de l’identité, de la France, de la république, de la patrie, de la nation. Sur son Blog, Mélenchon se souvenait de l’un des derniers échanges avec l’homme de Jarnac qui lui avait dit : « Marchez votre chemin ! Ne cédez jamais ». Et, écrit Mélenchon, je concluais, comme aujourd’hui et à cet instant où je le convoque en mémoire : « Je marche, monsieur ».[1]
Pendant des années, Mélenchon a été clivant. « Le bruit et la fureur » lui ont assuré un bloc électoral certes minoritaire, mais solide, indispensable et à partir duquel il doit maintenant élargir son assise. C’est la condition sine qua non d’une possible majorité présidentielle. Et c’est bien là tout le sens du discours de Saint Denis. S’il a naturellement réaffirmé sa primauté indiscutable à gauche, il a aussi donné des signes d’ouverture (« Bienvenue à tous ceux qui veulent participer à la bataille pour la VIe République, écologique et sociale », a-t-il dit). Cette ouverture n’a en rien changé la radicalité de son programme « collectiviste » et qu’il a résumé avec la référence classique « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins »[2]. Mettre en cause la sincérité de Mélenchon sur sa nouvelle politique d’ouverture n’a guère d’importance. Car comme le disait François Mitterrand — encore lui — à propos des communistes et de la démocratie : « On peut mettre en doute la sincérité des dirigeants communistes. Mais fonder une stratégie sur les intentions que l’on prête aux autres n’a pas de sens. L’important est de créer les conditions qui font que les autres agissent comme s’ils étaient sincères ».[3]
« On est chez nous. On est chez nous » : le slogan scandé à Saint Denis par une foule compacte et d’une grande diversité était généralement entendu au RN. D’une manière spectaculaire, il est aujourd’hui retourné. Il affirme la force de cette « Nouvelle France » que pour la première fois, Mélenchon a définie d’une manière universaliste et inclusive aux antipodes du communautarisme. Elle comprend désormais toute les composantes de ce peuple de France dont un tiers est « un héritier de l’immigration ». Seule sans doute la France Insoumise est capable aujourd’hui de créer et de populariser un concept qui réponde concrètement et offensivement à l’extrême-droite. Seule, sans doute aussi, a-t-elle réussi à mobiliser ceux qui ne votaient pas. Cette capacité tranche avec l’impuissance d’une gauche que l’on ne qualifie plus par son nom, mais par son caractère « non mélenchoniste ». Comme jadis, dans les années 60, l’hégémonie du PC forçait à parler des socialistes comme de la « gauche non communiste ». Le contraste est saisissant entre « la force — désormais — tranquille » qui s’est exprimée pleinement à Saint Denis et la décrépitude d’un PS sans programme qui multiplie les candidatures individuelles (une de plus aujourd’hui) et les affrontements entre courants. Sans compter les aventures personnelles qui fleurissent déjà depuis belle lurette. Tout cela, bien sûr, au nom de l’unité finale.
« La primaire c’est fini : c’est nous qui avons gagné l’honneur de marcher en première ligne » a encore dit Mélenchon qui se présente comme le seul capable de vaincre l’extrême-droite. S’il poursuit dans la veine du 7 juin et évite les dérapages, le candidat confortera sa position de leader. Il aura de toute façon besoin de voix de toute la gauche. Étant donné l’état général de celle-ci et son incapacité à présenter une alternative crédible, des électeurs communistes, écologistes et même certains socialistes pourraient voter « utile » dès le premier tour. Ce n’est pas exclu. Avec une dynamique de campagne que dans ses meilleurs jours, il est capable d’imprimer, Jean Luc Mélenchon peut se qualifier pour le second tour. Dans cette hypothèse, l’issue du duel avec le ou la candidate du RN serait des plus incertaine. C’est le moins qu’on puisse dire.[4] Mais quelle autre perspective ? Par deux fois déjà, les électeurs de gauche ont voté pour un candidat qui se présentait comme le meilleur barrage au RN alors qu’il en a fait le lit. D’ici le scrutin de 2027, les débats seront ardus, les affrontements sans concession, les crises de conscience torturées et les doutes permanents. Jamais une élection présidentielle n’aura été aussi déterminante pour l’avenir des Français, mais aussi de toute l’Europe.
Du rassemblement de Saint Denis, qui restera peut-être comme fondateur, est née une espérance à laquelle Annie Ernaux et Éric Vuillard ont donné du sens et du cœur. S’il ne dévie pas de ce message, Jean Luc Mélenchon a l’occasion de tracer son chemin. Alors, mais alors seulement, il pourra dire une fois encore à l’esprit de son mentor : « Je marche, Monsieur… »
https://melenchon.fr/2026/01/07/je-marche-monsieur/[1]
[2] Prononcée par Louis Blanc en 1851 et reprise dans la Critique du programme de Gotha » de Karl Marx en 1875. Elle résume ce que doit être la société communiste.
[3] « Ma part de vérité, de la rupture à l’unité », François Mitterrand, Fayard, 1969, p.66
[4] On y reviendra.
Très bonne analyse bien documentée de ce qui se passe au Sud de chez nous !
Merci, Hugues.
Je me suis déplacé deux fois en France pour aller l’écouter. Quel orateur ! Quel talent !
En l’état de la France aujourd’hui, je voterais pour lui.
Mais quid du programme européen de la LFI ? Sortir de l’U.E. ? Forcer une renégociation des traités ? Opting out au cas par cas ? Quid ? Ce n’est pas négligeable à l’heure géopolitique 2026/2027.
Merci pour ce beau texte, qui nous encourage à espérer.
Bonjour Hugues, si le programme social, économique ou institutionnel de LFI ne manque pas d’intérêt en revanche les indulgences et l’affinité de Mélenchon à l’égard de la Russie poutinienne m’empêchera à jamais de voter pour lui
Merci Hugues, de cette analyse relativement optimiste du début de campagne de JLM et des projections sur les chances du candidat à la présidentielle de 2027. Certes, le meeting de Saint-Denis a été impressionnant, comme le PCF des grandes années était aussi capable de le faire, et j’aimerais pouvoir y croire aussi, imaginer qu' »on va gagner », mais les conditions d’une victoire me semblent extrêmement ténues, quelles que soient par ailleurs les qualités personnelles de l’homme qui marche et ses capacités de retournement des prévisions. Car il ne s’agit pas de se hisser au second tour, il faudra pouvoir le gagner. Dans la perspective d’une gauche affaiblie et disparate minée par les égos (y compris celui de Mélenchon), sans programme commun (tel que le fut celui de la NUPES), d’une extrême droite à 35-40% (aidée par le prévisible ralliement de la droite républicaine qui n’a plus de républicain que l’adjectif), je suis très perplexe sur la capacité du dirigeant de LFI de rassembler une majorité. J’espère me tromper.
Ce ne sera pas évident, mais je reste positif. Sans oublier l’équipe formidable qui travaille à ses côtés.
Pour compléter les contributions sur le mode « on espère mais on partage nos doutes, histoire de se réchauffer et de se relancer » (c’est le jeu du blog) : La comparaison avec Mitterrand appelle forcément la comparaison avec la dynamique sociale qui l’a porté au pouvoir, elle-même agrégation organique d’aspirations matérielles et sociales, dans un contexte où les écarts de revenu et de patrimoine étaient à un étiage historiquement bas (cf les travaux de Piketti). Cette dynamique se traduisait certes autour d’un mot d’ordre unique « changer la vie » mais elle se déclinait en une série d’objectifs concrets et mobilisateurs: nationalisation, dialogue social, droit des femmes, régularisation des sans papiers, abandon de grands aménagements contestés, (Plogoff, le Pélerin, le Larzac), peine de mort, etc. Autant d’objectifs, couvrant un large spectre, formalisés au fil de luttes où les différentes composantes de cette dynamique avaient appris à se côtoyer, se confronter, se mettre d’accord malgré les désaccords… L’injonction politicienne, « il faut rassembler de (l’extrême) gauche au centre », en 1981, était le résultat d’une « convergence » qui était déjà là – dans la société – et que Mitterrand et le programme commun avait su traduire « politiquement » non sans quelques essais infructueux: 1974, puis 1978… Sans doute aujourd’hui y a t-il autant d’objectifs mobilisateurs, chacun porté par des composantes de la société, mais y a t-il une dynamique d’agrégation organique? Quels sont les objectifs, les luttes et les lieux qui la nourrisse? Qui plus est dans une situation tellement différente de 1981: les écarts de revenus et de patrimoine n’ont jamais été aussi grands; l’agora est dominé par un système de communication et de réseaux qui segmente et par les marchands de peurs que viennent nourrir « l’actualité » des différents conflits sur lesquels l’Europe semble bien impuissante. Il y a le pouvoir du verbe – certain- de Mélenchon, et tous les aspects porteurs d’espoirs que tu rappelles et que raconte le meeting de Saint Denis. LFI a travaillé: arrivera-t-elle à décliner sa « nouvelle France » et à l’articuler avec les objectifs et luttes des différentes strates de population qu’il lui faut agréger? Et arrivera-t-elle à retourner ceux qui ont fait 68 et contribué à la victoire de Mitterrand (et profité -largement – de ses avancées), qui – comme leur parents avant eux – sont devenus très réacs, c’est à dire très anti-Mélenchon, baby boomer à la retraite et qui votent en masse. A l’époque la haine de Mitterrand était contenue à la droite bourgeoise, et quand elle débordait à gauche, elle n’empêchait pas de voter pour lui en se pinçant le nez…
Je partage très largement cette excellente analyse, Cher LMG. Et bien vu sur la dyanamqiue du Blog…
Merci pour ce beau texte.
C’est en effet réjouissant !!
La dévotion de Jean Luc Melenchon pour François Mitterrrand est assez paradoxale. Accusé tous les jours d’antisémite, JLM se considère l’élève préféré de celui qui a liquidé l’approche critique du Général De Gaulle, vis-à-vis des politiques israéliennes. Il se dit ‘chaviste’ tout en vénérant l’icône atlantiste qui a tout fait pour liquider les mouvements marxistes en France. Anti-macronien absolu, il semble ne pas remarquer qu’Emmanuel n’est que la version moderne; et rajeunie, du François.
Paradoxale donc, mystère même, car JLM n’est pas du tout un FM-bis