Rossana Rossanda : « Une jeune fille du siècle dernier »

 

Elle avait choisi ce titre pour son autobiographie : « Une Jeune fille du siècle dernier »[1]. Un bilan lucide, où l’exigence laissait percer une certaine amertume, mais toujours avec la distance qui permettait de recadrer ses propres jugements sur l’histoire dont elle avait été actrice et témoin. Un titre qui indiquait aussi combien elle avait plongé dans ce XXe siècle. Rossana Rossanda, intellectuelle et militante communiste est décédée ce 19 septembre à Rome à l’âge de 96 ans.

Engagée très jeune dans la résistance, elle avait adhéré au Parti Communiste Italien en 1946. Entrée au Comité Central en 1958, Togliatti en fait la responsable du secteur culturel en 1962. L’année suivante, elle est élue pour la première fois députée. Elle avait une carrière toute tracée au sein du PCI. Mais Rossanda était une hérétique qui ne s’en laissait pas conter. En 1969 avec ses amis Lucio Magri, Luigi Pintor, Valentino Parlato et Luciana Castellina — désormais la seule  et vaillante survivante de ce groupe qui a marqué de son empreinte intellectuelle et politique l’histoire de la gauche radicale italienne — elle mène le combat contre la direction du PCI. La modération du PCI face à ce qu’on appelait le « mai rampant » et qui en 1968 et 1969 avait été marqué par des luttes étudiantes et ouvrières d’une grande ampleur, le jugement jugé trop timoré face à l’URSS lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie et parallèlement l’insuffisance de solidarité avec la Chine de Mao était au centre des critiques de Rossanda et de ses amis qui créent la revue « Il Manifesto ». À l’époque le PCI refuse l’existence de tendances, le groupe est radié du parti en novembre 1969. Les exclus transforment la revue en quotidien et, pour un bref intermède, en parti.

Dorénavant Rossana Rossanda devient l’âme du Manifesto dont elle assure la direction durant près de quatre décennies. L’aventure politique et intellectuelle n’a pas d’équivalent en Europe. Avec des hauts et des bas, des crises multiples et une gestion parfois chaotique, sous sa direction le quotidien[2] demeure le lieu irremplaçable où se confrontent les idées de l’extrême gauche italienne. En 1978, en pleine affaire Moro, Rossanda bouscule une fois encore l’orthodoxie en affirmant que les terroristes des Brigades Rouges font partie de « l’album de famille » communiste. Elle écrit plus précisément dans le Manifesto : «  Tous ceux qui ont été communistes dans les années 50 reconnaissent immédiatement le nouveau langage des BR. On semble feuilleter l’album de famille : on y trouve tous les ingrédients administrés dans les cours de Staline et Jdanov d’heureuse mémoire… » Les polémiques furent violentes avec le PCI. Mais une fois encore, Rossanda posait les termes d’un vrai débat, évidemment gênant pour tous les protagonistes.

Rossana Rossanda se partageait entre Rome et Paris où travaillait son compagnon de quarante ans, le grand journaliste polonais d’origine juive, KS Karol, spécialiste des pays de l’Est et de la Chine et cofondateur du Nouvel Observateur[3]. Ils formaient un couple étonnant dont l’ironie piégeait toujours les certitudes du moment. Partager un moment avec eux relevait de ce privilège du « secolo scorso ». Contre vents et marées, Rossana Rossanda revendiquera toujours son appartenance au communisme non autoritaire et anti bureaucratique. Ce qui d’une certaine manière a été le communisme italien.

[1] « La ragazza del secolo scorso », Einaudi, 2005 (non traduit en français)

[2] Il vit toujours, mais Rossanda le quittera en 2012 en désaccord avec sa nouvelle direction. Ce fut une séparation douloureuse.

[3] Disparu en 2014

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