La chute de la maison Juppé ou le mécanisme de la défaite

À propos de « Bordeaux : La chute de la maison Juppé », Jefferson Desport et Xavier Sota, éditions Le Bord de l’eau, 192 p., Bordeaux, 2020

Certes, il y avait la « vague verte », une certaine lassitude et donc une perceptible tentation de l’alternance. Il y avait aussi la pandémie et une très faible participation électorale. Il n’empêche, le 28 juin dernier, lors du 2e tour des élections municipales, la fin du règne de la droite qui s’identifiait à Bordeaux depuis 70 ans a été un véritable tremblement de terre politique. La victoire de l’écologiste Pierre Hurmic qui dirigeait une coalition de gauche modérée et libérale (on reste quand même à Bordeaux…) a des raisons objectives et structurelles. Elle doit aussi au sens tactique du nouveau maire que ses adversaires et même ses partisans avaient largement sous-estimé. Mais cette défaite, elle est aussi le fruit amer du mécanisme de la défaite que la droite bordelaise (juppéiste et macronnienne) a mis en place avec une application systématique et suicidaire.

C’est ce que nous racontent avec beaucoup de verve les deux journalistes du quotidien « Sud-Ouest », Jefferson Desport et Xavier Sota dans « Bordeaux : la chute de la Maison Juppé ». Le récit « des coulisses d’une élection historique » est le résultat d’une longue enquête nourrie de nombreux témoignages des principaux protagonistes et de leurs conseillers. On jouira sans doute davantage de cette chronique si on connaît un peu les arcanes politiques de la cité de Montaigne, mais ce n’est pas indispensable, car l’analyse de cette mécanique de la défaite exerce une sorte de fascination qui dépasse le cadre bordelais. On pourra regretter que les enjeux idéologiques et socio-économiques de cette bataille électorale soient relégués à l’arrière-plan, mais il est vrai que ce n’est pas l’objet de ce livre dont le cœur est bien la stratégie politique et la lutte pour le pouvoir. Et, en particulier celle d’un homme qui a toujours entretenu des relations complexes avec ce pouvoir.

Damien Cuypers pour Le Monde

Le premier coup de tonnerre qui, en quelque sorte, annonce déjà le second se déroule 13 février 2019 quand Alain Juppé annonce qu’il accepte la proposition de la macronie d’entrer au Conseil Constitutionnel. Ce qui entraîne ipso facto sa démission de la Mairie de Bordeaux qu’il occupe depuis 25 ans. Lassitude, notamment après la défaite aux primaires présidentielles de 2016 qui lui étaient pourtant promises, la crainte souvent exprimée du « mandat de trop » : les motivations d’Alain Juppé ne sont pas très claires. Ce qui est certain, par contre, c’est que Juppé n’a pas – ou mal- préparé sa succession. Ses héritier.e.s potentiel.le.s dont il a entretenu avec plus ou moins d’ambiguïté l’espérance vont se déchirer et préparer leur défaite collective. Mais à l’époque personne ne doute que l’héritage de Chaban et Juppé demeurera dans la famille. En 2014 Juppé a été réélu triomphalement avec 60,95 % des voix et un bilan, notamment de rénovation urbaine, que même ses adversaires ne contestent pas vraiment. Alain Juppé va d’abord faire venir Virginie Calmels, patronne d’Endemol France qu’il voit bien lui succéder. Elle ne sera qu’une étoile filante qui va rapidement se mettre à dos la majorité des proches du maire pour finir par se retirer de la vie politique après s’être vainement rapprochée de Fillon d’abord et de Wauquiez ensuite. Mais en même temps Juppé va entretenir les ambitions de son adjoint aux finances, et son plus proche collaborateur, Nicolas Florian ainsi que celle de son adjoint à la culture, le Modem Fabien Robert. Ces deux-là assureront l’intérim au Palais Rohan et mèneront en mars 2020, la liste de la droite bordelaise patronnée par Juppé dont le devoir de réserve imposé par la Cour Constitutionnel subira quelques adaptations de circonstances. Mais l’ancien premier ministre de Chirac ne s’arrêtera pas aux frontières de son mouvement. Il peut laisser à penser à Thomas Cazevane chef de file des « Marcheurs » bordelais et ami personnel de Macron que son « beau parcours », comme lui dit Juppé, lui ouvre des perspectives municipales. « Pensez-y ! », « Préparez-vous ! », dit-il aux uns et autres. Tout en soufflant le chaud et le froid, Alain Juppé sème à la fois l’espoir et le trouble dans son camp. Mais l’homme « droit dans ses bottes » pousse le bouchon un peu plus loin.

« Vincent, ce serait quand même un sacré pied de nez si on faisait liste commune ! » : c’est en ces termes[1] qu’Alain Juppé s’adresse à l’ancien socialiste Vincent Feltesse en mars 2018. La cohabitation gauche/droite est une vieille tradition bordelaise notamment dans la cogestion de la Communauté Urbaine (actuelle Métropole) que Feltesse a présidée. Il n’y aura pas de suite, mais la démarche témoigne de l’incertitude dans laquelle est plongé Juppé quant à sa succession. Accessoirement, elle atteste aussi de l’opportunisme de Vincent Feltesse, ancien candidat socialiste écrasé par Juppé en 2014, ex-conseiller politique de François Hollande et qui après avoir quitté le PS pour jouer sa carte personnelle tentera en vain et sous différents attelages de constituer une liste pour les municipales de 2020.

De cette multiplication de prétendants dont aucun ne semble s’imposer naturellement, mais qui suscite petites manœuvres et coups bas contés avec ironie par Desport et Sota, il ressort une constatation tragi-comique : ces hommes et ces femmes, de droite, du centre et de gauche dont l’extrême modération est la ligne commune sont totalement interchangeables. Peu importe leur idéologie ou leur programme, ils sont compatibles les uns avec les autres dans toutes les combinaisons possibles. Ils se rejoignent aussi dans leur goût du pouvoir. Entre les deux tours, quand il s’agira pour sauver les meubles de négocier un accord avec les marcheurs de Cazenave, le juppéiste Nicolas Florian usera de l’argument final pour convaincre ses camarades réticents : « Ce n’est pas seulement ma situation personnelle qui est en jeu, poursuit le maire sortant, c’est tout un écosystème qui s’effondre. Si on est battu, ce n’est pas que les gens ne vous appelleront plus, c’est qu’ils ne vous prendront plus au téléphone ! Ayez bien conscience de cela. Ceux qui ont une vie professionnelle liée à la ville, demain vous serez des pestiférés ! Ne prenons pas ce risque. » Même s’ils ignorent ces propos rapportés par les auteurs, les électeurs ne sont pas tout à fait inconscients de ce cadre et de ce climat.

C’est ce qu’a bien compris, en tous cas, Pierre Hurmic, élu de l’opposition écologiste depuis 25 ans. Pour la première fois depuis 1947, il y a une fenêtre pour la gauche à condition que cette gauche soit de « matrice écologiste ». Hurmic va habilement constituer sa liste sous sa direction avec des personnalités de la société civile et ensuite seulement les « politiques ». Socialistes et communistes ne peuvent que suivre. Le porte-drapeau de cette gauche écologiste et modérée devra subir les quolibets de la droite qui tentent de le ringardiser. Mais c’est peine perdue. La machine est en route, elle bénéficie d’une réelle dynamique. Hurmic aura plus de mal avec Philippe Poutou, le populaire et empathique syndicaliste de Ford Blanquefort dont le site a fermé en 2019 et qui a fait ses armes remarquées comme candidat de la Nouvelle Gauche Anticapitaliste (NPA – trotskyste) aux présidentielles de 2012 et 2017. Avec un représentant atypique (unitaire) de La France Insoumise, Loïc Prud’homme, ils vont constituer aux forceps et malgré les réticences de leurs organisations respectives, une liste commune qui va connaître un vrai succès : 11, 77 % au premier tour. À moins de deux points du candidat macroniste ! Poutou se maintiendra au second tour et sera élu avec deux autres conseillers. Pour la première fois, des représentants de la gauche anticapitaliste siégeront au Palais Rohan, l’hôtel de ville. Bordeaux, la ville bourgeoise par excellence a évolué sociologiquement. Elle a aussi été un lieu de mobilisation important des Gilets jaunes.

On connaît la fin de l’histoire. Au premier tour, la percée de la liste Poutou, « Bordeaux en luttes » n’empêche pas le résultat spectaculaire de Pierre Hurmic. Sa liste obtient 34,38 % : à 86 voix seulement de celle du maire sortant. Et on a vu que le macroniste Thomas Cazenave dépasse à peine les 12 %. Le scénario est écrit : les deux droites se sont disputées le même électorat. Sous la pression des chiffres et des états-majors parisiens, Florian et Cazenave vont devoir s’allier. Mais la messe est dite. Le 2e tour a été reporté au 28 juin pour cause de pandémie. La dynamique ne sera pas inversée. Pierre Hurmic triomphe avec 46, 48 % contre 44,72 % aux droites. Un maire écologiste (ELLV) à la tête d’une coalition de gauche modérée dirige désormais Bordeaux. Une autre histoire commence… Un tournant capital dans la vie politique française que « La Chute de la maison Juppé » nous dépeint avec couleurs et contrastes pour le plaisir de ceux qui aiment la chose politique.

Mais cette « Chute » en cache sans doute d’autres que l’on devine au détour des réactions et des propos d’Alain Juppé. On se souvient qu’ en 1993,  Juppé publiait « La tentation de Venise »[2] et exprimait son « désir de fugue ». Même au plus fort de son action politique, on ne peut s’empêcher de penser que cette « Tentation » a toujours été présente même inconsciemment. « Le meilleur d’entre nous », comme l’appelait Jacque Chirac dont il restera un fidèle absolu — jusqu’à payer le prix des emplois fictifs du maire de Paris —, n’accédera jamais à la dernière marche. Le voulait-il vraiment ? On peut s’interroger. Premier ministre, Juppé s’est sacrifié sur l’autel de la réforme des retraites. Condamné pour les emplois fictifs, il a accepté l’exil provisoire. Et puis, la primaire de la droite perdue contre toute attente en 2016. Certes, il y eut Bordeaux qu’il a marqué de son empreinte durant un quart de siècle, mais le bilan restera terni par l’impréparation de sa succession. Les brumes de la lagune gardent le  mystère sur la vraie nature de sa relation au pouvoir.

 

 

 

 

[1] Tous ces propos sont rapportés par les deux auteurs qui jusqu’ici n’ont pas été démentis.

[2] « La tentation de Venise, Alain Juppé, 288 p., Editions Grasset, Paris, 1993

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5 réponses à La chute de la maison Juppé ou le mécanisme de la défaite

  1. Jean PETAUX . Directeur du Développement de Sciences Po Bordeaux dit :

    Merci Cher Hugues Le Paige pour cette recension minutieuse et cette lecture évidemment sensible et documentée que votre très grande connaissance de la vie politique française vous autorise à faire avec votre habituel talent.
    Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, au fil des jurys et des projections. Je suis d’autant plus heureux de votre post sur votre Blog que le livre de Desport et Sota a été publié dans la collection que je dirige aux Editions Le Bord de l’Eau : « Territoires du politique ». J’y ai publié au même moment un livre collectif sur Alain Rousset avec un long entretien entre lui et moi. Si vous me communiquez votre adresse, ce sera avec plaisir que je vous le ferai parvenir, via mon éditeur.

  2. Angela Rodenbrock dit :

    Je vous cite : « Pierre Hurmic qui dirigeait une coalition de gauche modérée et libérale (on reste quand même à Bordeaux…) » Hum … Sans connaître les détails, il me semble que Philippe Poutou, le pote-parole et candidat malheureux du NPA à la présidentielle a été un des élus de cette coalition.
    Quand on connaît le sectarisme des trotskistes qui – par exemple – réfusent tout rapprochement avec la France Insoumise de Mélenchon, mais s’embarquent dans une coalition de gauche modérée et libérale, oui il doit y avoir un micro climat bordelais …
    Mais bon, ce n’est pas l’objet du livre que vous commentez.

    1. Hugues Le Paige dit :

      Désolé mais vous faites erreur. Poutou a mené une liste AVEC La France Insoumise et c’est cette liste  » Bordeaux en lutte » ( comme c’est indiqué dans l’article) qui a fait élire 3 conseillers. Le sectarisme n’est pas toujours où on le pense…

  3. Baudouin Ferrant dit :

    C’est peut-être hors sujet …Mais tant pis …Il faut le dire et re-dire. Chaque fois que je vois le nomme Juppé, j’ai mon estomac qui se retourne. La responsabilité individuelle de ce sinistre individu lors du génocide rwandais est accablante. (avec Chirac et Mitterand, j’en conviens)
    Il y a eu des procès pour « Crime contre l’humanité »: à quand son tour ?

  4. Pierre Ansay dit :

    Merci, cher Hugues, presque des souvenirs communs qui me viennent à te lire ce bel article, j’ai croisé à plusieurs reprises Alain Juppé dans les rues de Québec, des soirs d’hiver glacial, lorsqu’il y était exilé.
    Je regrette de ne pas l’avoir salué, il était désigné comme une brebis galeuse par bon nombre de membres de la communauté universitaire.

    Pierre

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