Jean Lacouture, le biographe de l’héroïsme

Quelques rares rencontres marquent une vie : celle de Jean Lacouture a été pour moi déterminante dans le choix du journalisme comme dans l’élection de la biographie filmée. Inspirateur, conseiller généreux et exigeant lors de nos rendez-vous et de nos conversations régulières depuis le milieu des années 80 et plus tard guide fraternel à l’occasion de notre collaboration pour un film ou un livre. Politiquement et idéologiquement nous avions des divergences qui nourrissaient des débats où Jean Lacouture savait apporter toutes les nuances et cultiver ses propres doutes dans le respect absolu de l’autre qu’il avait choisi en amitié fidèle. C’est bien le journaliste de l’anticolonialisme des années 60/70 (Indochine, Egypte, Maroc, Algérie) qui, le premier, m’a donné envie de tenter de mettre mes pas dans les siens.

Même si fondamentalement le journaliste comme le biographe se caractérisait par un refus de l’idéologie mais par des fidélités (à certaines causes, à certaines idées, à certains hommes). « Vous ne confondez pas être fidèle et avoir raison », lui écrit André Malraux après avoir lu son récit auto-biographique, Un sang d’encre.

« Toute biographie est le fruit d’une élection », disait Lacouture. Et de fait, la démarche biographique de Jean Lacouture est doublement caractéristique : elle est empreinte d’empathie et d’identification avec le personnage élu et elle comporte une part d’autobiographie. Le praticien de la biographie privilégie forcément le rôle fondamental joué par quelques hommes dans le sort du monde. Il croit plus aux destinées individuelles qu’aux aventures collectives. Jean Lacouture se qualifie lui-même de « vieux praticien du culte du héros ». « Il aime coucher avec ses héros, s’allonger auprès d’eux, les suivre, les épouser » va jusqu’à ajouter son ami l’historien Pierre Nora. De son côté, Paul Flamand, le fondateur des éditions du Seuil, et autre ami – aujourd’hui disparu – notait : « Les biographies qu’il a écrites font partie de sa biographie à lui (…). Les limitations qu’on trouve dans ses biographies, ce sont ses propres limitations à lui ». Et Jean Lacouture de renchérir lui-même : « Mes livres sont mes mémoires ». Des livres souvent flamboyants, – un style gascon, comme il aimait à dire, où la scansion du verbe pouvait nous entraîner au plus profond de l’aventure humaine.

La littérature au plus haut : des premiers écrits aux derniers ouvrages, elle côtoie toujours l’histoire. Mais qui a la primauté ? En 1956, dans un journal britannique, c’est l’auteur du Quatuor d’Alexandrie qui rend compte du premier livre de Jean Lacouture, L’Egypte en mouvement écrit avec sa femme Simone. Lawrence Durell salue un « ouvrage définitif d’imagination historique »… On peut commencer une carrière d’auteur sous de plus mauvais auspices.
Jean Lacouture confessait volontiers des « biographies d’adhésion » ( Mendès, Blum) mais il avait aussi publié des ouvrages d’une autorité magistrale. « Sur De Gaulle, voyez Lacouture », disait Henri Guillemin !
Le journaliste qui avait précédé le biographe était déjà « portraitiste » : au Monde, « j’étais le photographe du bataillon », disait-il. Et puis le journaliste comme le biographe réfutait l’objectivité : l’un comme l’autre sont inconcevable sans « un point de vue ». « Nous sommes le produit de ce que nous avons vécu dans le ventre de notre mère jusqu’au dernier livre que nous avons lu », m’avait-il dit lors du tournage du film que je lui consacrais (Jean Lacouture ou la position du biographe, extrait en annexe). https://www.youtube.com/watch?v=DJy3qkVn8Zc
De Combat au Monde et au Nouvel Observateur, il avait pratiqué en 25 ans toutes les facettes du journalisme. Il défendait la liberté ET la responsabilité du journaliste qui, dit-il, a évidemment des « comptes à rendre ». Au nom du respect des hommes « on ne peut pas tout dire », estimait Jean Lacouture, dans ce même échange. Et devant certaines dérives du journalisme dit d’investigation il disait rêver d’écrire un jour un « Eloge du secret ». Dix ans plus tard nous concrétiserons ce rêve en publiant un dialogue sous le même titre. [[Eloge du secret entretiens avec Jean Lacouture (Collection Trace, Labor, Bruxelles, 2005)]]

Un éloge qui pouvait le rapprocher, encore un peu plus de son modèle absolu : François Mauriac. Le même environnement social bordelais, des liens de famille, un certain type d’engagement « détaché » et évidemment le journalisme porté à la hauteur de la littérature : « Voilà l’homme que j’aurais voulu être, s’écrie-t-il, je me vois projeté sur le mur, en très grand. » Si Lacouture communie intensément avec Mauriac, il s’en sépare profondément sur un plan de la polémique et de l’agressivité. Lacouture détestait le conflit. À l’affrontement, il préférait l’esquive. « Je suis gascon et plutôt porté sur les procédures fondamentalement obliques », disait-il. L’identification, l’esquive, une certaine consensualité nuancée : les richesses et les ambiguïtés du regard lacouturien plongent dans des racines diverses mais très françaises qui le rattachent en permanence à ceux qu’il a élus comme modèles.
Comment dire, ce soir, Jean, vous êtes toujours là et vous manquez cruellement… La force de la transmission.

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