Italie : Retour sur Meloni et l’antifascisme

Il est toujours cocasse — et légèrement irritant — de constater comment les médias peuvent découvrir un évènement ou, ici, la vraie nature d’une personnalité politique qui sont pourtant inscrits dans la réalité — et sous leurs yeux — depuis bien longtemps. La dernière manifestation de ce chorus de la presse européenne concerne « l’impossible antifascisme » de Giorgia Meloni.

On connait le contexte : la censure par la RAI d’un texte que devait lire l’écrivain Antonio Scurati[1] à l’occasion de la fête du 25 avril qui célèbre en Italie la victoire de la résistance antifasciste sur l’occupant nazi et ses alliés mussoliniens. L’écrivain rappelait aussi les massacres perpétrés en 1944 par les nazis avec la complicité de leurs collaborateurs italiens : « le fascisme, disait-il, a été tout au long de son existence historique — pas seulement à la fin ou occasionnellement — un phénomène irréductible de violence politique, systématique, de meurtres et de massacres. Les héritiers de cette histoire le reconnaîtront-ils un jour ? »  Et Scurati terminait ainsi son intervention censurée : « “Tant que ce mot — antifascisme — ne sera pas prononcé par ceux qui nous gouvernent, le spectre du fascisme continuera de hanter la maison de la démocratie italienne.”

Il est vrai que la censure de la RAI a donné un écho supplémentaire à la question posée. Et même si la censure n’est pas le fait de Meloni elle-même, mais de l’un de ses affidés trop empressés, il témoigne de la main mise de plus en plus autoritaire du gouvernement et des Fratelli d’Italia sur la télévision publique. Mais la résistance absolue de Giorgia Meloni à prononcer le mot même d’“antifascisme” fait depuis toujours partie de son ADN politique. C’est bien là que se situe le problème de fond.

Meloni a certes condamné les violences et les exactions du fascisme ainsi que ses lois raciales, mais elle n’a jamais renié en tant que tel ce fascisme qui, comme elle le dit depuis toujours, “appartient à l’histoire” ou alors elle englobe sa condamnation dans celle de “tous les régimes dictatoriaux” niant sa spécificité. C’est le sens du discours qu’elle vient encore de tenir lors des cérémonies du 25 avril. Née en la politique au sein du MSI (Mouvement Social Italien) crée dès le lendemain de la guerre par Giorgio Almirante et d’autres anciens dirigeants de la République de Salo, dernier refuge de Mussolini, Meloni demeure fidèle à ses racines idéologiques. Elle revendique d’ailleurs toujours le logo de la flamme tricolore du MSI qui  veut symboliser  la flamme éternelle sur le tombeau de Mussolini.  Qui plus est, assurant le minimum requis par ses fonctions, le président du Conseil[2] laisse les plus radicaux, comme le président du Sénat Ignazio La Russa[3], exprimer sans ambage leur nostalgie mussolinienne. Issue fièrement du néofascisme, Meloni ne prononcera jamais la parole de rupture qui pourrait la mettre en adéquation avec la Constitution de 1948 qui a fait de l’antifascisme la base même de la démocratie italienne. Le ministre de l’Agriculture (et par ailleurs compagnon de militance de longue date et  beau-frère de Meloni), Francesco Lollobrigida expliquait d’ailleurs ainsi cette incompatibilité : ‘le mot antifascisme a malheureusement entraîné des morts pendant de nombreuses années’. On retrouve avec lui, ce qui accompagne la négation de l’antifascisme : le révisionnisme historique qui est le cadre de la bataille culturelle d’envergure lancée par Meloni. Il s’inscrit pleinement dans le dénigrement de l’antifascisme dont les Fratelli d’Italia ne cessent de dire qu’il a toujours été confisqué par les communistes… Vieille antienne de la droite radicale et de l’extrême droite qui tentent ainsi de justifier leur refus de l’antifascisme. Même si les ministres issus de leur rang ont bien été obligés de prester serment sur cette Constitution. Mais il s’agit bien d’une signature retenue et vite oubliée.

Depuis son accession au pouvoir, et déjà dans la    campagne électorale qui l’avait préparée en 2022, Giorgia Meloni s’est distinguée par usage habile et intensif du double langage idéologique.[4] Elle a troqué l’étatisme historique de l’extrême droite pour un libéralisme échevelé et a teinté son souverainisme d’un atlantisme radical mâtiné d’un nouvel européisme qui a fait d’elle la partenaire privilégiée d’Ursula von der Leyen. La présidente de la Commission compte d’ailleurs bien sur Meloni et son groupe des Conservateurs et Réformistes (ECR — droite radicale, nationale et extrême droite) pour appuyer sa candidature à sa propre succession.[5] Il faut dire que cette alliance a déjà produit le nouveau Pacte Migratoire de l’UE, directement inspiré de la politique migratoire italienne. C’est d’ailleurs la grande ambition de la dirigeante des Fratelli d’Italia. Elle vient encore de l’exprimer lors de la réunion de son parti qui, le 27 avril à Pescara, l’a intronisée tête de liste pour le scrutin européen. ‘Nous voulons porter en Europe le modèle italien (l’alliance de la droite et de l’extrême droite[6]), ce serait une révolution dans laquelle le groupe des Conservateurs et Réformistes est stratégique et fondamental’. Il ne faut pas en sous-estimer le danger.

Cette parenthèse européenne (pas vraiment étrangère à la question de l’antifascisme) fermée, il est clair que le seul champ où Meloni peut encore pleinement affirmer son identité idéologique est celui de la culture et de l’histoire. Elle ne s’en prive pas que ce soit par les nominations dans les institutions culturelles, les attaques et même les procès à l’encontre d’intellectuels[7], le quadrillage de la RAI dont l’acte de censure à l’encontre d’Antonio Scurati a été le dernier exemple le plus radical. Face à cette offensive qui va se poursuivre, la gauche qui à l’époque du Parti Communiste Italien était très largement hégémonique semble aujourd’hui tétanisée. Déjà inexistante sur le plan politique, la voici confrontée à une bataille culturelle d’une grande violence[8]. L’enjeu avoué pour Meloni est de créer un ‘nouveau récit national’. L’affrontement sera rude et la résistance difficile.

[1] Antonio Scurati est l’auteur d’une remarquable fresque historique sur Mussoiini. Écriture romanesque, mais contenu historique rigoureux. Pour l’instant trois volumes parus en français chez « Les Arènes » : «  M, L’enfant du siècle », « M, L’homme de la providence » et « M, Les derniers jours de l’Europe », à suivre…

[2] C’est elle qui exige le maintien du masculin pour définir son titre

[3] Qui est tout de même le deuxième personnage de l’État… et grand collectionneur des bustes de Mussolini

[4] Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2022/12/LE_PAIGE/65361 et https://leblognotesdehugueslepaige.be/meloni-an-i-le-janus-ideologique/

[5] Le PPE ne verrait pas cette nouvelle alliance d’un mauvais œil. On est curieux de voir ce qu’en diront les socialistes…

[6] NDLR

[7] Meloni a attaqué en diffamation l’historien Luciano Canfora qui l’avait traitée de « néonazie dans l’âme »

[8] On reviendra  prochainement sur les réactions que suscite cette bataille dans la société civile et sur la relative indifférence d’une partie importante de l’opinion publique.

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5 réponses à Italie : Retour sur Meloni et l’antifascisme

  1. BARAS Jean-Pol dit :

    Merci pour cette bonne mise au point, cet excellent éclairage. Il faudra suivre de près l’aide potentielle de Meloni sur l’avenir de von der Leyen.

    Merci, cher Hugues
    Cordialement

    Jean-Pol Baras

  2. Jean-Pierre Michiels dit :

    Excellente analyse. Merci Hugues pour ces éclairages qui nourrissent notre antifascisme. Puis-je emprunter ce texte pour le publier dans le prochain Virgule qui paraitra avant ta conférence ?
    A bientôt donc.

    1. Hugues Le Paige dit :

      Merci. Oui bien sûr l’emprunt…

  3. Michel Di Mattia dit :

    Merci pour cette analyse très juste au regard de l’évolution des liens entre ce gouvernement Meloni et les moyens notamment médiatiques qu’il entend déployer pour assoir son narratif national. L’affaire Scurati est à la fois l’illustration parfaite de la censure décomplexée des dirigeants désignés par le gouvernement actuel et en même temps d’une volonté manifeste, qui semble dépasser ces mêmes dirigeants, de le faire savoir le plus ouvertement.
    Le procédé sert parfaitement cette droite radicale soucieuse de clamer sa rupture (essentiellement formelle d’ailleurs, où la personnalité de la figure de proue fait davantage parler que sa politique), et qui pour la justifier, se laisse facilement entraîner dans son habituel refrain réactionnaire et obsessionnel contre l’hégémonie culturelle de la gauche.
    Il n’est pas impossible que cette polémique serve aussi opportunément d’écran pour ne pas ou très peu parler d’une autre affaire aux contours embarrassants soulevée par les journalistes d’investigation du magazine Report de RAI 3, eux aussi censurés, et qui ont mis en évidence plusieurs interrogations sur les garanties financières qui accompagnent les liens entre la cheffe du gouvernement italien et son homologue albanais, dans le cadre de l’accord politique destiné à créer un espace d’accueil externalisé de migrants.
    Par ailleurs, concernant le refus de l’antifascisme, la manoeuvre sert un autre objectif, celui de renier le consensus du 2 juin 1946. Meloni ne s’en cache d’ailleurs plus en estimant que la date du référendum instituant les fondements (antifascites) de la future Constitution républicaine étaient eux-mêmes le résultat d’une rupture. Peu importe non seulement que les ministres de Fratelli d’Italia aient presté serment sur cette Constitution en 2022, qu’elle-même l’ait également fait en 2008 en devenant ministre de la Jeunesse ou même en intégrant les rangs du Peuple des Libertés de Berlusconi en 2009 et 2012 !

    Depuis son arrivée au pouvoir, Meloni s’évertue à masquer ses renoncements idéologiques par des marqueurs formels. Et parfois par des attachements symboliques. C’est le cas pour la flamme tricolore mais aussi pour certaines initiatives montées au pinacle. Je pense en particulier au sommet italo-africain pour lequel les moyens sont inversément proportionnels aux ambitions affichées.

    Dans le narratif, le poids de l’Italie en Europe présenté en miroir déformé, comme si les calendriers de l’UE allaient en dépendre directement. Certes, l’ambition pour Meloni et le groupe des Conservateurs et Réformistes est surtout de peser sur la mise en application du nouveau Pacte Migratoire européen à l’horizon 2026. Si le danger des droites nationalistes est loin d’être négligeable, leurs références ultra-nationales ne pourra qu’exacerber aussi leurs propres tensions.

  4. Houdova Eva dit :

    Merci Hugues, de nous tenir au courant de l’évolution italienne, qui me semble, de plus, concerner nous tous, ailleurs. (Et avant le élections européennes qui s’approchent..) Amitiés Eva H

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