Crises et rébellions

A propos du livre de Peter Mertens :                                                                                     «Les derniers jours de l’ancien monde – Espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne », Agone, 2026, Marseille.

Connaissez-vous le château d’Alden Biesen ? Situé dans le cadre champêtre de la province belge du Limbourg, il rivalise de calme et de sérénité. L’idéal pour une « retraite ». Dans son nouvel essai « Les derniers jours de l’ancien monde », Peter Mertens lève le voile sur la scène de ce discret théâtre d’opérations qui restera sans doute comme le point de départ du nouvel ordre européen, mais aussi comme l’aboutissement de sa crise existentielle.

Le lieu est historiquement symbolique. « Tout a commencé au XIIIe siècle avec l’arrivée de l’ordre teutonique, parfaite combinaison d’armée, de banque, de promoteur immobilier et d’ordre religieux, écrit le secrétaire général du PTB. Huit siècles plus tard, le 12 février 2026, le président du Conseil européen, Antonio Costa a choisi le château pour réunir les dirigeants européens qui doivent, loin des tumultes bruxellois, dessiner la nouvelle stratégie industrielle européenne pour les décennies à venir. Le chancelier Friedrich Merz, le président Macron et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen sont au premier rang. Les autres suivent. Mais la présence de deux hommes indique déjà les orientations dominantes qui vont être adoptées au cours de ce sommet informel. Mario Draghi et Enrico Letta ne sont pas seulement deux anciens Premiers ministres italiens. Le premier, outre ses fonctions politiques fut aussi président de la Banque européenne et vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs, le second a été déterminant dans l’ancrage social-libéral du PD (Parti Démocrate). Les deux portent à Alden Biesen leurs rapports qui doivent servir de cadre idéologique à l’Union européenne. Pour Mario Draghi, la menace extérieure et notamment la remise en question de l’atlantisme par Donald Trump — impose à l’Europe de prendre des décisions “qui étaient auparavant impossibles”. Ce qui revient en fait à imposer plus d’Europe (pour défendre les intérêts des grands monopoles européens) et à démanteler toute règle protectrice. Ce choix stratégique est celui-là même élaboré par les trois grands lobbies patronaux européens. “Le capital européen, souligne Peter Mertens, souhaite réécrire les règles du jeu en Europe de trois manières” : la déréglementation, l’union des capitaux et moins d’obstacles à la formation de monopoles, moins d’antitrust. »

L’Europe se militarise

Parallèlement depuis 2025, l’Europe se militarise. Le plan « Rearm Europe » prévoit 800 milliards de dépenses en armements et de technologie militaire. Il n’y a pas de miracle ni d’exception : « De Rome à Bruxelles, de Paris à Berlin et à Varsovie, écrit Mertens, nous constatons que chaque euro consacré aux armes est un euro qui ne va pas aux autres besoins. La militarisation, outre qu’elle menace la paix, “ponctionne les ressources des secteurs qui ont un besoin urgent de se rénover : des infrastructures sociales, une énergie propre, une technologie utile, la recherche notamment médicale”.

Avec cette analyse du nouvel ordre européen et celles qui suivent dans son ouvrage, Peter Mertens creuse son sillon. Comme dans ses essais précédents[1], avec pédagogie et précision, il analyse les crises que nous vivons (celles de l’Europe, des États-Unis et de l’impérialisme) ainsi que la résistance que les peuples leur opposent. Rien dans cet ouvrage n’est véritablement inconnu. Mais l’articulation entre les rapports sociaux et les contradictions au sein même du capitalisme ouvrent les yeux sur l’état réel du monde et sur les menaces croissantes de guerre que la recherche sans fin de nouveaux profits fait planer sur la planète.

“La Bundeswehr doit devenir dès que possible l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe” : quand Friederich Merz prononce cette phrase le 13 février 2026 devant la Conférence de Munich sur la sécurité, il brise un tabou qui date de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. “Berlin ne se contente plus de la seule domination économique : il lui faut corréler puissance industrielle à puissance militaire”, écrit l’auteur. Ce changement de cap est si important qu’il nécessite une modification de la Constitution permettant à l’État de s’endetter pour financer les dépenses militaires.[2] De ce point de vue, l’Allemagne est à la pointe du réarmement européen qui entraine de lourdes conséquences politiques, économiques et sociales. Ainsi s’ouvre le chapitre sur “La soif de guerre” qui analyse la formation d’un impérialisme européen présent sur différents théâtres d’opérations. On remarquera cependant qu’il existe une certaine contradiction à présenter à la fois l’Europe comme une puissance impérialiste et un “vassal consentant »[3]  des États-Unis.

Les outrances et les extravagances du personnage font que l’on s’attarde trop souvent à son comportement plutôt qu’au fil conducteur idéologique qui caractérise les actions de Donald Trump. Peter Mertens ne lâche pas sa grille d’analyse pour rendre compréhensible «  la dernière vérité de Washington”, titre de la deuxième partie de son ouvrage. Le contexte a changé : “Pendant des décennies, les États-Unis ont été les architectes de la mondialisation, ouvrant les marchés pour assurer la domination des multinationales américaines. Mais aujourd’hui émerge un nationalisme économique agressif.”

Les bases du trumpisme

Cette modification du cadre mondial est indispensable à la compréhension du nouveau capitalisme et des crises qu’il traverse. Pour Mertens, le trumpisme économique s’appuie sur trois groupes : les nouveaux barons du pétrole et du gaz de schiste qui œuvrent essentiellement à l’intérieur des frontières nationales et combattent toutes les règles environnementales ; le deuxième groupe est une alliance hétéroclite des élites technologiques qui s’acharnent dans la course à l’IA et cherchent à écraser les concurrents chinois, les investisseurs en cryptomonnaies qui évacuent toute règle et des entreprises de défense ravies de l’escalade géopolitique ; enfin l’industrie “America First partisane des droits de douane et protectionnisme. On peut encore ajouter le traditionnel complexe militaro-industriel. Voilà, dit Mertens, quelle est ‘la base capitaliste qui exige de la politique étrangère américaine qu’elle contrôle les chaines d’approvisionnement et les matières premières.’ C’est bien à travers cette base que l’on peut analyser la politique extérieure des États-Unis même si certaines contradictions internes et l’interprétation qu’en donne Trump peuvent provoquer des ratés et des défaites.

Quand il accède à la présidence pour une deuxième fois, Donald Trump dispose d’un plan très précis. C’est celui de la Heritage Foundation : le Projet 2025 élaboré par le laboratoire d’idées du Mouvement Maga (‘Make America Great Again’). Mertens en détaille les six grands axes qui mènent vers ‘un autoritarisme légal’ qui peut à terme conduire à un nouveau fascisme. «  Ce scénario, écrit Mertens, n’est pas celui d’un coup d’État spectaculaire (…) C’est une approche progressive, avec une stratégie graduelle qui normalise pas à pas la toute-puissance présidentielle, démantèle les contre-pouvoirs, purge et politise l’appareil d’État, instrumentalisant la justice et les médias pour atteindre ces objectifs.’ Cette analyse fouillée éclaire sans fard la situation actuelle des États-Unis. C’est un des points cardinaux de l’ouvrage. Mais l’auteur souligne aussi l’extraordinaire mobilisation d’une grande partie du peuple américain — dont on a peu conscience en Europe — contre cette politique. Dans le Minnesota, les manifestations contre la razzia criminelle de la police spéciale ‘immigration’ (ICE) ont été spectaculaires. Contre la vie chère, pour la paix et la solidarité avec le peuple palestinien, mais aussi contre l’abandon de toute politique environnementale, la résistance se développe vigoureusement. Il faut ajouter que Trump n’a pu tenir aucune de ses promesses concernant la création d’emplois et la progression du pouvoir d’achat.

Les ennemis extérieurs et les guerres

Du point de vue extérieur, la faillite de la politique de Trump est encore plus évidente. Le président qui promettait qu’il ferait cesser toutes les guerres et qu’il n’en provoquerait aucune se retrouve avec un conflit sans fin et sans issue qu’il a provoqué avec l’Iran. Sans oublier l’enlèvement de Nicolas Maduro à Caracas et les menaces contre le Groenland et Cuba. Sans oublier le soutien inconditionnel à Israël, y compris au génocide perpétré à Gaza et ses suites en Cisjordanie. C’est beaucoup pour un prétendant au prix Nobel de la paix… Mais il ne faut pas s’y tromper : l’ennemi principal — l’obsession de Washington — c’est la Chine. Son développement économique, technologique et militaire n’est pas tolérable pour Washington. D’autant qu’il s’accompagne d’une montée en puissance du Sud Global. Autant d’éléments qui confirment le déclin des puissances atlantiques.

Pour les cadres bellicistes de l’administration Trump, la guerre avec la Chine est inévitable et il faut tout subordonner à la préparation de ce conflit. Dans son analyse des impérialismes qui conclut le livre, Peter Mertens insiste sur l’importance des grands monopoles mondiaux qui dominent et utilisent l’État pour consolider leur pouvoir. Mais les heurts et malheurs du trumpisme avec en parallèle la montée en puissance de la Chine témoignent du déclin de l’empire américain. ‘L’ère de la domination nord-atlantique touche à sa fin, ajoute-t-il, mais le nouvel équilibre n’est pas encore né. C’est précisément dans cette période de transition que réside un grand danger.’ C’est en effet dans cette phase des rapports mondiaux que la menace de guerre est la plus aigüe.

‘Sous les décombres, l’espoir’ : c’est la conclusion de Peter Mertens. Car s’il dresse un tableau sombre de la période de transition que nous traversons, il note qu’‘à la base, le mécontentement et diverses formes de résistance et de rébellion ne cessent de croître’. Et depuis la parution du livre, les jeunes qui manifestent en France, en Belgique, en Italie, en Allemagne, au Portugal ou en Espagne contre la destruction des services publics, contre la répression et les atteintes aux libertés, pour la solidarité et la paix ont ouvert un nouveau front de résistance que l’on ne pouvait soupçonner il y a quelques mois à peine. Un nouvel horizon s’ouvre…

Pour tous celles et ceux qui refusent la société mortifère que porte en lui le capitalisme, le livre de Mertens est un incomparable instrument de débat et de combat. On lui reprochera toutefois deux ‘angles morts’. La question de la transition écologique est trop peu présente. Elle est bien sûr citée, mais elle n’apparait comme une question pleinement mobilisatrice ni comme un élément déterminant de la lutte anticapitaliste. De ce point de vue, le logiciel du PTB mérite une plus grande ouverture. D’autre part si l’ouvrage est complet et stimulant dans l’analyse des situations et des crises européenne et américaine, il reste muet sur l’état réel de la Chine. Celle-ci est présentée pour ses performances économiques et technologiques, mais on ne sait rien des contradictions du capitalisme d’État ni du comportement de la Chine dans les pays du Sud ou des formes d’impérialisme peuvent exister. Sans parler de la vie démocratique. La question est complexe et un livre ne peut tout dire. Mais on serait heureux des réponses à ces questions dans le prochain livre de Peter Mertens. En attendant, on fera nôtres les dernières lignes dans la préface écrite par Serge Halimi : «  Avec son livre Peter, Mertens dresse une barricade. Notre destin collectif dépendra du nombre de ceux qui la tiendront avec lui’.

 

[1] Notamment « Mutinerie. Comment le monde bascule, Agone, Marseille, 2024

[2] Jusque-là le texte fondateur de la République fédérale était un frein à l’endettement.

[3] P.137

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