
« Ici si tu cognes, tu gagnes » chantait Claude Nougaro en hommage à sa ville rose. À Toulouse donc, la gauche va cogner et donne l’exemple. La liste socialiste (arrivée en 3e position) et celle des Insoumis (2e à la surprise générale) feront alliance pour tenter de battre le maire sortant de droite avec quelques chances de succès. L’exemple de Toulouse est emblématique et il devrait être la règle si les gauches, malgré leurs divergences profondes et leurs affrontements violents, adoptaient partout la seule attitude responsable pour contrecarrer la droite et l’extrême droite. Responsabilité historique qui aura aussi des conséquences sur le déroulement des présidentielles de 2027. Mais rien n’est moins sûr. Déjà à Paris, Marseille et Bordeaux les socialistes et écologistes arrivés en tête refusent tout accord avec LFI qui leur permettrait pourtant d’envisager la victoire. À l’heure où sont écrites ces lignes, on peut encore espérer que d’autres alliances seront possibles qu’elles soient purement « techniques » ou qu’elles intègrent un accord politique de gouvernance de la cité. C’est le cas à Besançon, à Avignon et sans doute à Lyon ou à Lille.
On connait les données du premier tour des municipales : le RN s’enracine, LFI perce, le PS, Ecolo et LR connaissent des fortunes diverses, le tout avec une abstention record[1] (plus de 40 %). La fragmentation politique issue des erreurs stratégiques d’Emmanuel Macron se poursuit. Et la perspective d’un second tour des présidentielles qui opposerait Jean Luc Mélenchon à Marine Le Pen ou Jordan Bardella s’affirme un peu plus.
Les « professionnels de la profession » journalistique et sondagière ont donc eu tout faux. Après avoir mené une entreprise de diabolisation sans précédent de La France Insoumise et affirmé que leur radicalité (et les provocations de leur leader) serait sanctionnée dans les urnes, ils ont dû revoir leurs propos. Ils ont d’ailleurs embrayé sans complexe pour souligner le danger aggravé que représentait le succès imprévu de la gauche radicale. La percée des Insoumis est, en effet, incontestable et partiellement inattendue sauf sans doute pour Mélenchon et ses amis qui savaient que leur stratégie pouvait avoir un écho dans les électorats visés. En s’adressant prioritairement et victorieusement aux jeunes (notamment étudiants) et aux quartiers populaires des grandes villes, LFI réussit pleinement à mobiliser des électorats largement abstentionnistes. C’est une victoire politique qui peut avoir des conséquences au-delà des enjeux électoraux immédiats. Mais cela pose aussi la question de l’abandon de fait de l’électorat traditionnel de la gauche qui ne vit pas dans les grandes villes (plus de la moitié des Français) et cela risque de formater une gauche en quelque sorte « hémiplégique ». Sans compter que dans les villes moyennes ou les petites cités, les travailleurs précarisés qui ressentent déjà un abandon généralisé se tournent de plus en plus vers le RN. Après l’analyse des résultats des grandes villes qui sont plus faciles à interpréter, il faudra examiner de près ceux de la France profonde. Ce qui n’est pas simple avec la présence de nombreuses listes qui, lors des municipales, masquent leur identité politique.
Plusieurs éléments entrent en ligne de compte pour fixer le nouveau cadre politique. Il y a d’abord les victoires spectaculaires de LFI qui ravit aux socialistes Saint Denis la ville la plus peuplée de l’Ile de France après Paris et qui réalise un score décisif à Roubaix (48,5 %). Ensuite, les rapports de force inversés avec le PS et les Verts et favorables aux Insoumis dans plusieurs grandes villes dessinent une nouvelle carte politique qui sera ou non confirmée lors du second tour. Cette évolution au sein des gauches pose cependant avec encore plus d’acuité la question de la résistance contre l’extrême droite et la droite traditionnelle qui la suit (le LR Bruno Ratailleau a été clair dès hier soir : un seul mot d’ordre, pas une voix pour LFI…). Sans accord entre PS, les Verts et LFI, le pouvoir est offert au RN et à ses alliés. L’histoire récente et passée a démontré qu’il n’y avait pas d’autre choix possible. La guerre que se sont menées les gauches durant la campagne (et déjà bien avant) ne favorise pas l’union. En refusant toute alliance dans un certain nombre de grandes villes, le PS qui a pourtant besoin des voix insoumises pour vaincre porte une lourde responsabilité. On ne peut pas impunément demander les voix de LFI en les privant de toute représentation politique. On peut débattre à perte de vue sur les raisons profondes qui divisent la gauche. Les uns et les autres portent une part de responsabilité dans l’état des choses, mais en refusant la main tendue par les Insoumis, le PS se condamne et condamne la gauche tout entière.
Le 16 mars 2026 à 14.30
[1] Hors crise du Covid