À propos de « grand (s) air(s) » éditions La Lettre Volée, Bruxelles 2025[1]
Installations, expositions, films, vidéos, photos, documents, cartes : Bruno Goosse est un artiste qui approche le réel par toutes les voies possibles.[2] Le monde apparaît alors comme un diamant dont tous les prismes réfléchissent au mieux pour appréhender la complexité et les contradictions d’une réalité qui devient moins insaisissable. Goosse est un plasticien inclassable ou alors on peut s’accorder sur la définition d’“artiste enquêteur” qui mène une recherche comme pourrait le faire un anthropologue, mais dont les champs seraient sans limites. Il précise : “Dans ma pratique, j’utilise des documents et des faits avérés que je combine et articule de manière à proposer une recherche poétique, parfois humoristique et souvent politique de certains pans d’histoire. Je m’intéresse à la manière dont se construit un système de valeur, le plus souvent dans une écologie de vives tensions, et à la manière dont l’échafaudage symbolique qui l’a permis est ensuite oublié.»[3].
Cette fois Bruno Goosse publie “grand(s) air(s)” qui est l’aboutissement d’une nouvelle recherche qui a fait l’objet de deux expositions consacrées à la construction de deux bâtiments à l’initiative de l’homme d’affaires et philanthrope belge Louis Empain.
La première concerne un bâtiment construit par l’architecte Antoine Courtens dans les Laurentides, au Canada.[4] La seconde enquête s’attache à un bâtiment construit par l’architecte suisse Michel Polak en Ardenne[5]. L’enquête cherche à comprendre comment Louis Empain qui avait hérité d’une énorme fortune a tenté de s’en libérer par la philanthropie avec toutes les ambiguïtés que celle-ci véhicule. Au cœur de « Grand(s) Air(s)” les bâtiments voulus par Empain et qui sont envisagés en tant que patrimoine, sous le signe de leur destin : le livre, dit Goosse, “montre l’écart entre les intentions du commanditaire et du créateur et la capacité du bâti à y résister, voire à s’en émanciper.” Cette double bataille rend le récit imagé à la fois passionnant et révélateur sur la destinée des bâtiments qui s’émancipent parfois de la volonté des hommes, mais aussi sur la véritable nature de la philanthropie. Le voyage graphique, l’itinéraire à travers les constructions- est présenté sous la forme d’un Guide Michelin crée pour l’occasion. Et il commence – comme il se doit, par un moment fondateur [1907] qui va planer consciemment ou pas sur le parcours Empain : la construction du Palais hindou à Héliopolis ville elle-même fondée par le père de Louis, le capitaine d’industrie qui va notamment créer des lignes de métro et de tramways à travers le monde. Ce palais aux senteurs coloniales incarne à lui seul l’esprit du temps.

En 1936, Louis Empain, l’héritier, s’inscrit, lui aussi, d’une certaine manière, dans une visée coloniale. Il achète une vaste propriété au Canada [dans les Laurentides]. Il veut alors y installer des agriculteurs belges. Le projet n’aboutira pas. En lieu et place, Louis crée un hôtel de grand luxe qui connaitra son heure de gloire avant de péricliter. Le bâtiment d’une grande modernité et où le béton règne en maitre va connaitre une vie saccadée, et bien qu’enregistré au patrimoine canadien sera malencontreusement détruit par un promoteur immobilier en 2022.
L’autre œuvre de bâtisseur de Louis Empain s’érige cette fois sous le signe de la philanthropie. En 1935, il s’agit de construire un vaste “sanatorium pour enfants débiles” [architecte Michel Polak], l’Institut Sainte-Ode à Ambeloup, dans le Luxembourg belge. Repos et grand air, dans ce bâtiment à la sobriété toute militaire, on exalte l’hygiénisme considéré alors comme le meilleur remède contre la tuberculose. Bruno Goosse rappelle, en passant, que le docteur Louis Destouches propagandiste de l’hygiénisme — il y consacrera sa thèse de médecine- sera à partir de 1924 chargé de mission de la section hygiène de la Société des Nations à Genève là où il deviendra l’écrivain Céline.
Pour Louis Empain l’hygiène du corps ne se conçoit pas sans l’hygiène de l’esprit. Il va donc rédiger avec son ami Marcel Jadin le livre “Nos enfants lisent, Répertoire des meilleurs livres pour la jeunesse” publié par sa propre maison d’édition. La littérature que propose ce guide ne peut être qu’édifiante et paternaliste. Dans “grand(s) air(s)”, Goosse scande les chapitres de l’ouvrage par des extraits d’une saine littérature qui exalte l’aventure individuelle et le courage face à la nature (Maurice Herzog, Alain Bombard, Alain Gerbault, etc. C’est dans le même esprit que Loui Empain créera en 1938 la Fondation Pro Juventute “pour venir en aide à la jeunesse”.
Esthétique, philosophique, politique, l’œuvre de Bruno Goosse réserve au lecteur et au spectateur la place primordiale : celle qui lui permet de s’interroger sur le sens des parcours humains et de se construire une opinion sans que l’auteur ne force jamais le trait. C’est doublement précieux.
[1] https://lettrevolee.com/spip.php?article2713
[2] Voir déjà : ma chronique image dans la revue Politique n°105, septembre 2018 « Classement diagonal : le champ, le butte et le golf »
[3] Voir https://arba-esa.be/fr/lecole/equipes/enseignant-e-s/bruno-goosse
[4] Exposition à Bruxelles, à l’espace de création été 78 en 2021 « Vous êtes-vous lavé les mains » ?
[5] Exposition au centre d’art et d’essai Occurrence à Montréal en 2020 : échoué n’est pas coulé.