Un spectre hante l’Italie (… et l’Europe) : sa jeunesse

Le vent se lève et il n’est pas près de tomber. Ce samedi 31 octobre, d’immenses cortèges ont encore parcouru les rues et les places de France, d’Allemagne (notamment contre le projet de service militaire obligatoire) et d’Italie. En Espagne, au Portugal, en Belgique, la mobilisation se poursuit avec parfois des accents différents, mais toujours avec des mots qui convergent. Les conditions d’étude, le coût de la vie, le logement, la transition écologique, les atteintes à la liberté de manifester, la répression policière, le refus des dépenses militaires et de la politique belliciste : ces revendications et quelques autres se traduisent dans toutes les langues. L’Internationale de la jeunesse n’est pas — encore — organisée, mais elle fait trembler plus d’un gouvernement sourd, aveugle et impuissant face à cette expression commune et déterminée de millions d’adolescents et de jeunes adultes. Au-delà de leurs revendications, c’est le refus d’un système qu’exprime cette jeunesse. Le refus des inégalités et des discriminations, des atteintes aux services publics, de la négation climatique, du réarmement, des politiques répressives et antidémocratiques. Il suffit de lire les mots sur les pancartes artisanales ou d’écouter les leaders spontanés pour comprendre ce qui en jeu.

La situation italienne est emblématique[1]. Ce 30 octobre, des centaines de milliers de jeunes (entre 1 et 2 millions de manifestants suivant les sources) se sont rassemblés dans pas moins de 60 villes. L’Union Syndicale de base (USB)[2] avait lancé le mot d’ordre de grève générale avec pour mots d’ordre le coût de la vie, le refus de l’économie de guerre et la dénonciation de la répression à l’encontre des jeunes et des travailleurs. Les conducteurs de poids lourds qui bloquent le sud du pays et les agriculteurs qui ne peuvent plus supporter le prix du carburant étaient aussi présents. Mais c’est l’arrivée massive des jeunes élèves et étudiants qui a donné toute son ampleur au mouvement.[3]

Cette mobilisation inédite est le produit d’un processus qui a commencé il y a un peu plus d’un an avec les manifestations monstres de l’automne 2025 en solidarité avec la Palestine. Ainsi est né le creuset d’une nouvelle politisation. Dans un registre très différent, il y eut ensuite, en février dernier, l’apport décisif des jeunes électeurs dans le rejet de la réforme de la justice concoctée par le gouvernement Meloni et qui portait atteinte à l’indépendance de la magistrature et plus largement à la Constitution italienne construite sur l’antifascisme et garante des contre-pouvoirs. Déjà de cette campagne référendaire émergeait le besoin et la volonté de radicalité qui ne se confond pas avec la violence. Cette radicalité créatrice s’exprime à présent dans la rue. Loin des organisations (ou tout simplement en leur absence), des jeunes femmes et de jeunes hommes prennent la parole avec une maturité politique remarquable et gèrent les manifestations avec intelligence et efficacité. C’est d’ailleurs une qualité partagée dans la plupart des pays concernés. Un autre point commun est la capacité avec laquelle les jeunes collaborent avec les organisations syndicales ou les mouvements plus traditionnels. Ils n’utilisent pas nécessairement les mots, mais « la convergence des luttes » semble faire partie de leur ADN. Et conscients de leur force inattendue, face à des gouvernements bousculés ou ne sachant répondre que par la répression, les jeunes manifestants ont vite appris ce que signifie un rapport de force politique.

Aux revendications déjà connues, s’est ajoutée par la force des choses celle de la liberté de manifester. Car un peu partout la seule réponse à cette démonstration de force a été la brutalité de la réponse policière avec, selon les pays, des atteintes à l’État de droit. En France la répression a été particulièrement violente, avec des mesures aussi graves que l’instauration de couvre-feux et d’autres mesures proches de l’état d’urgence. Avec un nombre record d’interpellations en particulier chez les mineurs. La présidence de Macron restera marquée par cette violence. En Italie, dès son accession au pouvoir, Giorgia Meloni a fait des mesures sécuritaires et autoritaires sa priorité absolue. Depuis quatre ans, elle a multiplié les décrets instaurant de nouveaux délits et de nouvelles peines à l’encontre des participants aux manifestations politiques et sociales. La Première ministre d’extrême droite a été d’autant plus active dans ce domaine qu’elle a dû renoncer à la plus grande partie de son programme économique ou migratoire, s’alignant sur la politique libérale de ses prédécesseurs. Le projet de budget 2027 qu’elle vient de déposer poursuit dans ce sens au détriment des travailleurs, des allocataires sociaux et des services publics. Après des incidents violents et des pillages lors des manifestations du 17 octobre, le gouvernement italien a édicté un nouveau décret de loi qui comprend pêle-mêle des peines de prison de 2 à 5 ans « pour violence organisée dans des manifestations publiques », les mineurs seront jugés comme les adultes et pourront aussi faire l’objet d’arrestations préventives en cas de « suspicion de danger concret pour la sécurité ». À Rome, le 26 octobre, la police a ainsi arrêté « préventivement » 371 lycéens soupçonnés de vouloir occuper leur établissement. Les atteintes aux libertés témoignent aussi du désarroi des gouvernements face à des mouvements de jeunes qui échappent à leur contrôle et aux canons traditionnels de l’opposition politique.

Mais il ne faut pas se leurrer. La suite sera difficile. Maintenir la pression, éviter l’essoufflement, préserver son autonomie, éviter les provocations, résister à la répression, s’organiser sans en subir les déviations : autant de questions auxquelles le mouvement doit faire face. Il faudra beaucoup de force et d’imagination. Mais la page qu’écrit aujourd’hui la jeunesse en Italie et ailleurs en Europe ouvre un nouveau chapitre historique dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences.

 

 

[1] Et moins documentée dans la presse francophone

[2] L’USB, comme son nom l’indique rassemble des syndicats de base qui ne se reconnaissent pas dans les organisations traditionnelles et qui affirment leur radicalité.

[3] Voir notamment Salvatore Cannavo : https://jacobinitalia.it/il-vento-della-rivolta-giovanile/ et Lorenzo Zamponi : https://jacobinitalia.it/lautunno-del-nostro-scontento/

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