Italie : les répliques d’un référendum

Les bouleversements électoraux ont cela en commun avec les secousses sismiques qu’ils continuent parfois longtemps après leur éruption de produire des répliques. Cela ne signifie pas que la victoire du « non » puisse être comparée à un séisme politique, comme beaucoup de commentateurs se sont hasardés un peu imprudemment à l’affirmer. Mais il est vrai que l’issue du referendum constitue une défaite sérieuse pour le gouvernement Meloni et qu’une nouvelle phase politique s’ouvre tant pour la majorité de droite et d’extrême droite que pour l’opposition dans ses différentes composantes.

Meloni : comment sortir de la défaite ?

Face à ce revers inattendu, la Première ministre a commencé par faire le ménage dans son gouvernement. Plusieurs personnalités mêlées à des affaires ou qui avaient particulièrement mal géré les relations avec la magistrature ont été écartées.[1] Quelques remous perdurent encore. Notamment avec les frasques du ministre de l’intérieur impliqué, lui, dans une affaire de cœur avec une de ses collaboratrices officieuses qui se répand dans les médias sur sa relation avec l’intéressé. Mais Rome en a vu d’autres…

La défaite a eu aussi pour effet de modifier les équilibres au sein de la 2e force de la majorité, Forza Italia, le parti berlusconien qui par sa nature même était les plus engagé dans la bataille contre la magistrature. Marina Berlusconi, la fille du Cavaliere a repris les rênes du parti en imposant Stefania Craxi à la tête des sénateurs de FI. La nouvelle cheffe de groupe est, elle, la fille de l’ancien premier ministre socialiste, Bettino Craxi qui a fini ses jours dans son exil tunisien après une condamnation, en 1993, à 27 ans de prison pour de nombreuses affaires de financement illégal de parti et de corruption[2]. L’axe Berlusconi-Craxi est donc en quelque sorte ressuscité. C’est un symbole significatif quand on sait que les deux hommes très proches ont sans doute cumulé ensemble le plus grand nombre de procès pour des affaires de corruption et de malversation. Stefania Craxi qui revendique haut et fort l’héritage paternel n’a d’ailleurs pas hésité à se féliciter de ce que « là-haut nos pères doivent bien rire »…. Mais dans cette affaire, c’est l’actuel président de FI, Antonio Tajani qui est visé. Marina Berlusconi réclame depuis longtemps un « rajeunissement des cadres » d’un parti dont elle se considère la gardienne. Avec quels objectifs politiques ? Ce n’est pas clair, mais sans doute dans une recherche d’électeurs situés plus au centre. En tous cas, c’est une donnée qui peut modifier les rapports de force au sein de l’actuelle majorité.

Giorgia Meloni, de son côté, préfère prendre quelques distances avec le contexte de politique intérieure en se rendant dans les pays du Golfe. C’est la première visite d’un dirigeant occidental depuis le début de la guerre de Trump et de Netanyahou. L’Italie, il est vrai, est particulièrement dépendante des pays du Golfe pour ses ressources en gaz et en pétrole. Voyage risqué pour l’équilibre que Meloni tente de conserver à tout prix entre sa relation privilégiée avec le chef de la Maison-Blanche et la défense des intérêts européens. Cette fois elle a pris ses distances avec la guerre contre l’Iran et la sortie de Trump sur l’OTAN. Mais il n’est pas certain que cela puisse consolider sa position en Italie. Même si les sondages parus depuis la défaite au référendum n’enregistrent qu’un demi-point de perte d’opinion favorable (toujours au zénith avec 29,5 %).

La coalition gouvernementale vit comme dans un moment suspendu. On ne parle plus d’élections anticipées (elles sont normalement prévues en 2027). Tous les chemins restent encore possibles, mais affaiblie électoralement y compris dans ses bastions et face à une politique économique qui ne parvient pas à inverser la baisse de la croissance, tout en multipliant les inégalités, la cheffe des Fratelli d’Italia se doit de prendre de nouvelles initiatives.

À gauche, une alliance inédite

L’opposition, elle aussi, est à la croisée des chemins. La victoire lors de la consultation populaire est due à une conjoncture qui ne s’était plus présentée depuis de longues années. Sans qu’elle été formellement organisée, l’alliance entre les partis traditionnels (centre-gauche et gauche) et les mouvements, associations et syndicats s’est retrouvée pour défendre la Constitution de 1948, non seulement sur le plan juridique (contre la réforme qui portait atteinte à l’indépendance de la magistrature), mais aussi sur le plan politique. Cette Constitution basée sur l’antifascisme est l’une des plus progressistes au monde. Elle prévoit dans son 1er article que la « République  est fondée sur le travail ». Elle défend, bien avant la lettre, le principe de « salaire égal à travail égal » et décrète dans son article 11 que « la République répudie la guerre ». On a dit et redit combien le vote des jeunes avait été déterminant. Et c’est bien ce texte humaniste, social, pacifiste et égalitaire dans lequel les jeunes se sont reconnus et pour lequel ils se sont mobilisés, en renouant avec une nouvelle approche politique et en utilisant l’arme d’un vote militant. Le constitutionnaliste Gaetano Azzariti a parlé justement du début d’un changement radical « au nom de la force propulsive de la Constitution ». [3] La radicalité caractérise aussi ce mouvement. La prise de conscience de l’importance de la Constitution a été précédée tout au long de l’année 2025 par des manifestations massives en solidarité avec le peuple palestinien, mais aussi par des mobilisations ouvrières, féministes et écologistes contre la politique gouvernementale. Et au lendemain du referendum, dans le même esprit, des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées à Rome dans le cadre des manifestations internationales « No kings day ». Le radicalisme est cette fois, sorti des ornières groupusculaires.[4]

On est là bien loin des objectifs gestionnaires des partis de centre-gauche[5]. Même si cette fois le PD, sous la direction de Elly Schlein et le Mouvement des Cinque Stelle de Conte ont su entendre cette appropriation de la Constitution par des mouvements (de jeunes en particuliers). Ceux-ci ont organisé eux-mêmes leurs propres débats et rencontres durant la campagne référendaire, réinventant ainsi la politique du territoire. Les partis ont, à leur niveau, mobilisé selon leurs moyens traditionnels. Et c’est bien la rencontre de ces deux courants, institutionnels pour les uns et « mouvementistes » pour les autres qui a assuré la victoire du « non ».

Toute la question maintenant est de voir si les uns et es autres vont réussir à thésauriser sur cette mobilisation commune. Si le centre gauche se contente d’organiser des primaires pour décider qui mènera leur coalition lors des prochaines législatives et si les mouvements ne réussissent pas à se donner des objectifs stratégiques, l’alliance sera sans lendemain et une occasion aura été perdue. La tâche s’annonce très difficile, mais pour la première fois depuis longtemps un horizon se dégage pour la construction d’une véritable alternative politique.

 

 

[1] Voir https://leblognotesdehugueslepaige.be/referendum-en-italie-des-chiffres-et-un-mouvement/

[2] Suite à l’opération « mani pulite » des magistrats milanais qui aboutira à la disparition de tous les partis traditionnels italiens.

[3] Il Manifesto du 01/04/2026, Gaetano Azzariti « Referendum, le occasioni da non lasciare perdere ». L’expression « force propulsive » est chargée de sens dans la politique italienne. En leur temps, les communistes italiens parlaient de la « force propulsive de la révolution d’octobre » qui s’était épuisée lors de la révolte polonaise de 1981.

[4] Voir Salvatore Cannavo dans la revue Jacobin Italia, « Le primarie della radicalita », 27/03/2026

[5] La gauche de Sinistra Italina et des Verts pour « Europe étant eux d’emblée dans ces manifestations

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