Fascisme/Antifascisme : la mortelle confusion

Il y a dans l’histoire des moments charnières où les bases d’une société démocratique vacillent pour plonger dans la nuit d’un régime d’exclusion et d’autoritarisme. Souvent on ne les distingue qu’a posteriori. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas en France. La « bascule », comme disent certains, se fait ouvertement, sous nos yeux et sans maquillage. L’inversion en cours entre fascisme et antifascisme bouleverse les valeurs, les lois, les modes de vie d’un régime démocratique. Non pas que cette démocratie ait été égale pour tous. Le capitalisme a depuis des lustres imprimé sa domination violente fondée sur les inégalités de fait et de principe. Mais aujourd’hui l’affirmation que « les antifascistes sont les fascistes » portée naturellement par l’extrême-droite qui y puise sa normalisation, mais aussi par une droite dite de gouvernement (LR, Macronistes) et par une partie du PS modifie fondamentalement le cadre politique et idéologique. Pour certains, il s’agit avant tout d’éviter une éventuelle — et peu probable — alliance des gauches. D’où la volonté d’installer un « cordon sanitaire » non plus contre l’extrême droite, mais contre la gauche radicale — La France Insoumise — désormais diabolisée par les médias et la classe politique traditionnelle. L’évolution est aussi idéologique. La rupture remonte à loin quand, déjà en 1984, Laurent Fabius alors Premier ministre socialiste affirmait que le FN posait de « bonnes questions » même si ses réponses étaient mauvaises. Quelques décennies plus tard, le concept des « bonnes questions » s’est imposé dans un glissement progressif de l’ensemble de la droite et du centre et une large partie de la gauche sociale-démocrate et/ou sociale libérale. Emmanuel Macron a beaucoup donné dans la légitimation du RN, lui qui avait été élu grâce aux voix de gauche précisément pour faire barrage à ce dernier. D’abord en usant et abusant de la triangulation politique[1], en se confiant à un journal d’extrême-droite en des termes propres à celle-ci [2]ou encore en reprochant en 2023 à sa Première ministre d’avoir rappelé que le RN était l’héritier de Pétain. « Le combat contre l’extrême-droite ne passe plus par des arguments moraux », avait répondu Macron à Élisabeth Borne. Toute sa stratégie politique a permis au RN de se renforcer. Le problème est qu’en l’occurrence il ne s’agit pas « d’arguments moraux », mais d’arguments fondamentalement politiques. Et que c’est aussi l’abandon de ce combat politique-là qui a permis au RN de se « normaliser » et d’obtenir des victoires idéologiques essentielles qui contribuent à sa marche vers le pouvoir. Tout se conjugue aujourd’hui pour concrétiser la menace qui plane sur la France. Une gauche en décomposition a abandonné le terrain des luttes populaires. La droite s’est rendue corps et âme à Marine Le Pen (ou à Jordan Bardella) : elle endosse sans complexe une grande partie de leur programme quand elle ne fait pas de la surenchère. Et pour ne pas que l’on doute de sa reconversion, la candidate LR aux élections municipales de Marseille a déclaré lors d’un débat télévisé que son mot d’ordre était « Travail, famille, patrie ». Décidément le pétainisme se porte bien dans l’hexagone.

Le lynchage du militant d’extrême droite à Lyon a créé un climat qui porte à son paroxysme l’offensive idéologique en cours. Bénéficiant d’un appui médiatique sans précédent, l’extrême-droite pavoise, allant jusqu’à demander l’inscription de la France Insoumise dans les « organisations terroristes ». La droite et une partie de la gauche se couchent. Il faut utiliser le mot de « fascisation » avec beaucoup de circonspection. Mais l’air que l’on respire en France en semble imprégné. Le fascisme n’a jamais été vaincu quand la gauche était divisée. On peut discuter à perte de vue sur les responsabilités de cette division et on sait que les divergences programmatiques désormais assumées empêchent une véritable union de la gauche. Dont acte (pour l’instant). Mais il reste cette obligation vitale pour l’ensemble des forces démocratiques et progressistes : faire front commun face à l’extrême droite et ses alliés. Il n’y a pas de recette miracle pour y parvenir, mais parfois dans l’histoire, les forces populaires ont su vaincre les appareils pour les rappeler à leur premier devoir.

[1] Utiliser le vocabulaire — et donc les concepts — de l’adversaire politique pour attirer ses électeurs

[2] Valeurs actuelles 30/10/2019

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3 réponses à Fascisme/Antifascisme : la mortelle confusion

  1. labib dit :

    Quelle tristesse,
    À gauche ne parlons pas de cette misère programmatique et cette absence de courage.
    A droite Xavier Bertrand et Dominique de Villepin errent dans un paysage de désolation broyé par le RN.
    La lecture de « Les irresponsables  » de Johan Chapoutot est terrible et lumineuse.

    Amities,
    Jean

  2. François BALTA dit :

    pour ne pas tomber dans cette mortelle confusion, devons-nous oublier le pacte germano-soviétique, le totalitarisme des pays communistes (du passé ou d’aujourd’hui) et la manière dont Mitterrand a joué sur la montée du RN ? La gauche n’a-t-elle donc comme programme que de faire barrage au FN ? J’attends encore son programme économique qui ne remplacerait pas un capitalisme privé avec ses milliardaires par un capitalisme d’état avec sa nomenklatura…

  3. jeff meekel dit :

    Et l’assemblée nationale qui comme un seul homme (seule femme) se lève pour une minute de silence pour la mort, certes dramatique, d’un petit facho…on touche le fond, l’inversion des valeurs trumpiste recouvre tout dorénavant…Où prendre le maquis ???

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