Opération Draghi : des raisons croisées

Il y a deux manières de voir l’arrivée de Mario Draghi dans le rôle de formateur (accepté « sous réserve » — du résultat des premières consultations — comme on dit en Italie). La première, soulignée par la presse traditionnelle et les commentateurs du sérail, met en avant le « geste fort » du Président Mattarella qui, dès l’échec avéré de la reconstruction de la majorité sortante, a appelé sans tarder l’ancien directeur de la Banque Centrale Européenne pour tenter de former un « gouvernement de profil élevé » pour faire face aux crises sanitaires, sociales et économiques. Ce « gouvernement institutionnel » ou « gouvernement du Président » a déjà la faveur de la Bourse qui a fait un bond en avant et l’appui officieux, mais de poids, des instances européennes. Sans aller plus vite que la musique, il faut encore que Mario Draghi trouve une majorité parlementaire sensée dépasser les clivages traditionnels. Or, la situation politique n’est plus la même que celle qui avait présidé en 2011 à la formation d’un autre gouvernement institutionnel, celui de Mario Monti qui avait alors bénéficié des « larghe intense », c’est-à-dire d’une sorte d’union nationale regroupant la droite et les différents centres. Si une « majorité Draghi » peut remettre en selle Forza Italia et Silvio Berlusconi, on ne peut envisager de retrouver dans la même coalition le PD et l’extrême droite de Salvini et Meloni, La Lega et les Fratelli d’Italia, jusqu’ici d’ailleurs toujours favorables à des élections anticipées. L’arrivée dans le jeu politique de Draghi a aussi pour conséquence d’affaiblir les deux principaux partenaires de la majorité « giallo-rosso », le PD et les Cinque Stelle ». Le premier, parce que son rôle sera forcément amoindri dans une large coalition aux contours contradictoires. Les seconds, parce qu’ils risquent tout simplement l’implosion, étant déjà déchirés sur l’appui à accorder ou non à Draghi.

Et on arrive ici à la deuxième vision de l’opération « Super Mario » (surnom donné à l’ancien directeur de la BCE), celle de la victoire de Renzi qui n’a jamais caché que son opération de déstabilisation de l’équipe Conte visait à la constitution d’un gouvernement Draghi[1]. Tout à ses calculs politiciens, Renzi (dont le parti Italia Viva stagne à 3 % dans les sondages) ne songe qu’à tenter de renforcer sa formation personnelle en affaiblissant un peu plus le PD qu’il a déjà conduit à la défaite quand il en détenait les rênes. Un centre-gauche affaibli et des Cinque Stelle éclatées, lui permettraient de prendre une plus large place sur l’échiquier politique. Pari cynique et risqué, mais ce ne sera pas le premier — ni le dernier — de l’ancien maire de Florence qui vient encore de se distinguer en allant en pleine crise politique italienne donner une conférence à 80 000 euros en Arabie Saoudite dont il a vanté les mérites du régime.

Toujours est-il que l’opération Draghi voulue pour des raisons croisées par Mattarella et Renzi signe une nouvelle défaite de la politique et inévitablement un autre rétrécissement de la scène démocratique. On reviendra sur le rôle exact que pourra jouer Mario Draghi s’il réussit dans sa tentative et sur le profil politico-idéologique qu’il entendra donner à son éventuel gouvernement.

En attendant, on doit noter, comme l’a fait la journaliste Concita De Gregorio[2] dans un article au vitriol paru dans La Repubblica, le rôle dominant des anciens démocrates-chrétiens sur la scène politique italienne [3]: de la Présidence de la république au futur chef de « son » gouvernement, dans les petits partis charnières, au centre droit ou au centre gauche, et au sein même du PD, depuis des années ils monopolisent le pouvoir… Les Matarella, Renzi, Letta, et autres Franceschini sont ou ont été aux manettes. C’est particulièrement flagrant au sein même du Parti Démocrate, constitué d’ex-communistes et d’anciens démocrates-chrétiens. Depuis des années, ces derniers ont imposé leur hégémonie sur un centre gauche devenu de plus en plus social-libéral et cela au détriment des anciens du PCI et de leurs héritiers. Un des paradoxes italiens est bien là : trente ans après sa disparition, ensevelie sous les affaires et la corruption, la « baleine blanche », comme on appelait la DC, continue d’essaimer. Et Mario Draghi, s’il n’est pas un politique au sens strict du terme, est défini par ses proches « comme un catholique social libéral ». Il ne dépareillera pas dans les sphères du pouvoir romain.

[1] Voir le Blog-Notes du 14 janvier 2021 : https://leblognotesdehugueslepaige.be/renzi-le-casseur/

[2] Voir : https://rep.repubblica.it/pwa/generale/2021/01/29/news/crisi_governo_pd_pci_dc-284880953/

[3] J’évoquais déjà cette emprise dans un Blog Notes du 30 avril 2013 : https://leblognotesdehugueslepaige.be/enrico-letta-ou-la-nouvelle/

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8 réponses à Opération Draghi : des raisons croisées

  1. Marc Sinnaeve dit :

    Merci Hugues.

    A nouveau un ancien banquier de Goldman Sachs, aussi. Comme Papademos en Grèce en 2011. Comme l’ex-ministre espagnol des Finances, Guindos, je crois.

    En dix ans, rien ne change. « Ils » n’ont toujours rien compris.
    Et la presse traditionnelle viendra pleurer, un jour ou l’autre, sur la nouvelle progression des populistes dans la Botte…

    1. Angelini dit :

      Ahhhh, les banquiers… »ils » sont les cibles faciles et réductrices des…populistes et autres raccourcis de l’histoire. Mais c’est un peu court.
      Pour le moment, les pays en ont besoin pour pouvoir survivre à cette crise.
      Attaquons plutôt dans le cas précis de l’Italie le cynisme et l’opportunisme répugnant de Renzi, comme l’explique Hugues, qui ne pense qu’à torpiller la gauche pour son petit intérêt

      1. Hugues Le Paige dit :

        Je crois qu’il est important de connaître les orientations de celui qui est présenté aujourd’hui comme un « homme providentiel ». Son passage chez Goldman Sachs n’est pas neutre ( il avait d’ailleurs posé problème lors de sa nomination à la BCE). De même,le rôle majeur qu’il a joué en Italie lors des privatisations massives dans les années 9O ( IRI, Eni, Enel, etc.) est significatif d’un positionnement idéologique. Il faut aussi savoir que Draghi est membre du très discret groupe Bildergerg, fondé par la CIA durant la guerre froide et où se côtoient les « Grands » du monde. Certes Draghi est aussi un keynesien plutôt pragmatique mais on ne vient jamais de nulle part… J’y reviendrai lord la formation de son gouvernement.

        1. Pinelli Pier LUIGI dit :

          Cher Hugues, Draghi était la seule solution possible pour ne pas livrer l’Italie dans les mains de l’extreme droite souverainiste: Salvini et Meloni. Le social-libéralisme est en ce moment, à mon avis, beaucoup mieux qu’un gouvernement néofasciste qu’on aurait eu après les élections.

  2. Jean-Pierre MICHIELS dit :

    Merci pour cette analyse de la dérive a-démocratique en Italie. Je reste, quant à moi plus que jamais solidaire de mes camarades du PRC.

  3. Florani dit :

    Si vous souhaitez un autre article au vitriol lisez « Il Manifesto » du 16.01.2021 rédigé par Marco Revelli , qui fait une recension de la presse internationale , mais aussi ses aspects psychologiques sournois . J’extrais  » E di cercare ausilio più sul versante psichiatrico o psicanalitico, tra chi più che di fisiologia si occupa di patologie, del comportamento e dell’immaginare.Renzi, questa tara da caratteriale l’ha manifestata quasi subito.
    Il n’est évidemment pas le seul . Et Renzi , chez la « gente di bene  » à Firenze n’est pas si bien vu que cela.
    On s’interroge comment un tel personnage trouve sa place dans la politique italienne , comme l’autre Salvini .
    Désespérant , c’est le seul mot que je trouve pour le spectacle de ce pays .

  4. Pascale angelini dit :

    Bien vu Hugues.
    Je suis dégoûtée par Renzi de plus en plus irresponsable et je trouve qu’on passe un peu vite sur sa prestation immonde en Arabie Saoudite . Draghi, peut-être pour une période de redressement des finances et de planification des dépenses accordées par L’Union Européenne..?. Je suis effrayée par les salaires horriblement bas en Italie, le manque de pespectives pour les jeunes, la corruption, les passes droit et les faux appels d’offre jusqu’aux postes dans la recherche à l’université reservés au proches des recruteurs.
    Trop triste, le plus beau pays du monde, où l’art de vivre et l’art en général est le plus dynamique et novateur n’arrive pas à sortir de ses crises à répétition.

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